Mémoire. Daivd Rieff : « Le prix du souvenir est parfois trop élevé »
Clarin (Le clairon), Buenos Aires 18.08.2017
Courrier international : Histoire 05.10.2017
http://clioweb.free.fr/presse/1temp/ci/rieff-clarin.pdf
début : http://5h40.info/memoire-le-prix-du-souvenir-est-parfois-trop-eleve/


extraits :

Auteur d’un essai remarqué, le politologue et ancien reporter de guerre David Rieff plaide pour une culture de l’oubli consécutive aux grandes tragédies. Le journal argentin Clarín l’a interviewé.

Q - « Votre ouvrage In Praise of Forgetting [“Éloge de l’oubli”, 2016, non traduit en français] conteste l’idée de George Santayana [philosophe américain d’origine espagnole, 1863-1952] selon laquelle les peuples qui ne se rappellent pas le passé sont condamnés à le répéter. Personnellement, vous sentez-vous plus proche de ceux qui, à la lumière de l’expérience sud-africaine par exemple, estiment qu’il faut continuer à vivre ?

R - David Rieff : Tout dépend de la situation, du moment, du contexte. De mon point de vue, si l’impératif moral du souvenir cause trop de souffrance pour qu’il vaille d’être respecté, on pourrait même envisager un “impératif éthique de l’oubli”. Le titre [de l’ouvrage] tient plus de la provocation, de l’invitation à la réflexion. Il est faux de dire que le souvenir serait naturel et que l’oubli ne le serait pas. La mémoire collective est une construction, et une construction changeante. Mais je ne dis pas non plus que ceux qui se rappellent le passé sont condamnés.

Q - Une société n’a-t-elle pas le droit de définir ce qu’elle-même juge nécessaire de se rappeler ?

R - La mémoire n’est pas l’histoire. Il faut faire la distinction entre le souvenir individuel, le travail de la recherche historico-judiciaire et les opinions tolérées dans une société. En matière de mémoire ou d’oubli, il s’agit toujours d’une décision. Je passe beaucoup de temps en Afrique du Sud et, dans ce pays, ceux qui ont sympathisé avec la dictature jugent que l’oubli est la meilleure solution ; les victimes, évidemment, sont en faveur de la mémoire. Là est l’une des grandes questions du livre : combien sommes-nous prêts à payer pour la mémoire ? Dans certains contextes, je pense que nous devons payer, mais dans d’autres, le prix est trop élevé ».


David Rieff a publié en 2016 In Praise of Forgetting
http://www.nytimes.com/2016/06/12/books/review/in-praise-of-forgetting-by-david-rieff.html