L'histoire vire-t-elle à droite ?
Une nouvelle version du fatalisme en politique

Dans Le Monde diplomatique du mois d'avril 2011, Rémi Lefebvre, Lille 2, revient sur l'ouvrage de Raffaele Simone
Le Monstre doux. L'Occident vire-t-il à droite ? (ouvrage publié par Garzanti en 2008 et traduit en sept 2010 par Gallimard) . L'article sera sans doute en ligne dans qq semaines.
http://www.monde-diplomatique.fr/2011/04/

Extraits :

« Et la droite « nouvelle » apparaît plus en phase avec la modernité. Ses victoires électorales seraient moins liées au contenu de ses projets t politiques qu’à sa capacité à imposer un pragmatisme ajusté aux traits dominants de l’époque. La droite qui défendait traditionnellement une ligne austère (valeurs morales à fortes connotations sacrificielles) a pris le parti de la consommation, parfois ostentatoire. Avec l’aide des médias, elle se présente comme « une mentalité diffuse et impalpable, une idéologie flottante, un ensemble d ‘attitudes et de modes de comportement que l’on respire dans l’air et dont les avatars s’observent dans la rue, à la télévision ou dans les médias ». La droite « nouvelle » relèverait ainsi plus d’une culture que d’une force politique concrète. Ultra-capitaliste, elle prône le succès, la richesse, et méprise les activités intellectuelles. Plus proche en apparence des intérêts immédiats de l’individu contemporain, affable, inscrite dans le sens de l’histoire, elle renverrait la gauche à son archaïsme maussade et suranné.

[...]

« La droitisation que décrit Simone naît de transformations sociologiques qu’il ne se donne pas les moyens d’analyser, contribuant ainsi à les fataliser: déclin des appartenances subjectives de classe, démobilisation politique des catégories populaires liée à l’affaiblissement organisationnel des partis de gauche, éclatement et atomisation de la société, processus multiples de déclassement social, vieillissement de la population, péri-urbanisation... autant d’évolutions qui ne produisent pas des effets politiques univoques, mais sont aujourd’hui plutôt défavorables à la gauche, tandis que d’autres, comme l’élévation du niveau éducatif, pourraient lui être favorables.

   Par ailleurs, les valeurs consuméristes et libérales prospèrent d’autant plus que la gauche ne leur oppose que son vide culturel et idéologique. Allégée, peu assurée de son identité, elle donne prise à la critique d’une droite décomplexée qui cherche à diviser le salariat et à monter les catégories les unes contre les autres. Au fond, le discours sur la «droitisation» offre un modèle d’intelligibilité commode des réalités politiques et sociales. Il est d’autant mieux reçu qu’il exonère les organisations de la gauche de leur responsabilité idéologique dans l’affaiblissement culturel du progressisme. Et qu’il justifie un « recentrage » de leur ligne par leur souci de se retrouver plus en phase avec « l’opinion ». Fataliste, politiquement orientée, la thèse peut nourrir une forme de renoncement et renforcer le désarmement intellectuel de la gauche.

   Or cette dernière se fonde historiquement sur une dynamique de politisation de la société, d’acculturation politique, un travail permanent d’arrachement à des évidences «naturelles» (les inégalités sociales). On accepte la défaite d’autant plus volontiers qu’on a renoncé à livrer bataille ».