Paul VEYNE, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394)
Albin Michel Bibliothèque Idées 2007 - 322 p.

Compte rendu par Jean Peyrot, Historiens & Géographes n° 399 (juillet-août 2007)


Un livre, petit par son format…voire son prix, mais grand par la richesse de son contenu, les pistes de réflexion qu’il ouvre et un style de joviale alacrité. Il prend en compte plus d’un demi-siècle de travaux savants très spécialisés. Mais son érudition n’est jamais pesante. Paul Veyne soutient une thèse personnelle, mais sans se croire obligé, comme le serait un débutant, de présenter toutes les constructions antérieures pour les approuver ou les réfuter. Au terme d’une longue carrière, il cueille ici et là des éléments pour construire sa propre interprétation de ce IVe siècle de l’Empire gréco-romain. Il assortit le tout de considérations d’une sagesse mûrie par ses expériences d’homme engagé dans les débats et combats de notre XXeme siècle. Il en tire quelques leçons de philosophie politique valables pour tous les temps, ce qu’un historien qui ne sortirait pas de son domaine positiviste n’oserait se permettre. Une manière de Montaigne, Hazard, Tocqueville…Le grammairien, passé par l’Ecole française de Rome et devenu historien, sait aussi être philosophe. Mais au final ce livre est un coup de vent qui fait bouger les lignes habituelles de clivage entre les hypothèses sur l’installation officielle du christianisme.

Il s’impose aux professeurs de lycée, parce que la question prend place dans les programmes de seconde, et parce que dans les manuels scolaires la présentation est souvent simplifiée à l’excès, tributaire des vieilles ornières d’interprétation, alors que notre approche de l’Antiquité tardive a été profondément renouvelée. Ces études ont donné lieu à de gros livres, mais aussi à des petits, accessibles comme les Que sais-je de Bertrand Lançon. Cette question a été régulièrement mise aux programmes des concours(depuis 1934, pour autant que j’aie pu en remonter aisément les traces, puis en 1955…)Elle a provoqué des mises au point dans Historiens et Géographes, ainsi que lors de séances de formation comme celle qui avait été organisée par la Régionale de Caen en 2001 avec la communication, remarquablement précise et éclairante, de Yves Modéran. 
http://aphgcaen.free.fr/conferences/moderan.htm

Dans notre enseignement secondaire, le " Bas-Empire " et ce IVe siècle qui a si fortement marqué notre héritage européen ont tenu une place riquiqui. Ils sont toujours passés à la trappe de la réduction des programmes et des horaires : 6e ou 5e ou d’autres classes. Alors, pourquoi ? De qui, de quoi avait-on peur ? Du surmenage scolaire, a-t-on prétendu. Belle raison d’affichage. 

Il s’impose aussi aux étudiants pour leur culture du hors programme en histoire politique et religieuse. Il trouvera enfin lecteurs dans une partie du grand public, celle qui est soucieuse d’une culture qui ne soit ni en toc, ni en blablabla. 

" Quand notre monde est devenu chrétien " s’inscrit dans le débat plus que séculaire relatif à la christianisation de l’Empire gréco-romain et aux rapports changeants entre les pouvoirs de l’Etat et les religions, les anciennes et cette nouvelle, la religion des chrétiens. Au début du IVe siècle, les chrétiens constituaient une secte très minoritaire(5 à 10% de la population) et très diversement répartie sur le territoire de l’empire et entre les classes sociales. Une secte dérangeante, qui mettait à mal le vivre ensemble de citoyens adeptes de multiples cultes, mais qui acceptaient les rites du culte impérial, fédérateur entre les cités. Prohibée et pourchassée en cas de rébellion, la religion des chrétiens, après l’échec des politiques d’interdiction et de répression, fut reconnue en 311 et en moins d’un siècle installée dans l’Etat, supplantant les cultes païens. Ces transformations religieuses étaient concomitantes de transformations politiques : mise en place, puis déliquescence du système de la tétrarchie, avec batailles rangées entre les prétendants à l’autorité suprême. Car cette " révolution religieuse " ( que C. Pietri appelle " inflexion chrétienne " dans son Histoire du christianisme) est encadrée par deux batailles, où les chefs et leurs armées s’affrontaient pour qu’un seul d’entre eux occupât le trône impérial et où chacun des protagonistes avait choisi un dieu. Dans la bataille du Pont Milvius à Rome le 28 octobre 312, Constantin qui avait opté pour le Dieu des chrétiens écrasait son rival Maxence qui avait opté pour les divinités de Rome. Commença alors le double système païen et chrétien, les uns et les autres tolérés sous Constantin à la fois chef des Romains et chef des chrétiens. Dans la bataille de la Rivière Froide, affluent de l’Isonzo, le 6 septembre 394, Théodose empereur chrétien installé en Orient écrasait le chef germain Arbogast, qui était fort du soutien d’un Sénat romain resté païen et qui voulait faire d’Eugène le co-empereur d’Occident. Le christianisme fut alors imposé comme religion d’Etat à tout l’Empire. 

Force et attrait du christianisme, force et " crise " du paganisme, rôle des empereurs successifs, rôle du Sénat romain, rôle des chefs " barbares ", passage de Constantin au christianisme…Ces questions furent et restent largement débattues. En gros, deux visions s’opposent : la vision chrétienne, celle des vainqueurs, inaugurée par Eusèbe et Lactance, et présente encore au XXe siècle dans l’historiographie catholique. C’est la vision d’une expansion inéluctable du christianisme, reposant sur la conviction que le Dieu révélé par Jésus le Messie est le seul vrai, celui qui apporte le salut universel et assiste ceux qui croient en Lui. La conversion de Constantin et la christianisation de l’Empire seraient le couronnement de cette progression triomphante de la religion chrétienne. En face de cette vision théologique et téléologique s’est développée, surtout au XXe siècle, une vision plus historique, plus politique, du triomphe du christianisme et de l’Eglise sur les religions polythéistes répandues dans l’empire et que les chrétiens ont désormais regroupées sous le vocable de paganisme. L’autorité de l’Etat et l’autorité religieuse ont fini par imposer la nouvelle religion à l’exclusion de toutes les autres. L’ambition de païens avides de détenir les leviers du pouvoir victorieux a précipité la fin des polythéismes. En 1947, dans un volume de la célèbre collection Glotz, André Piganiol, professeur au Collège de France, aujourd’hui rangé parmi les historiens anticonstantiniens, avait conclu son " Empire chrétien, 325-395 " par une formule lapidaire : " La civilisation romaine n’est pas morte de sa belle mort. Elle a été assassinée ". 

Voulant surmonter les démarcations trop tranchées qui privilégient tel ou tel facteur, Paul Veyne précise quelques règles de méthodologie : " Fuyons le tout politique non moins que le tout social…Tout ne s’explique pas par l’étude de la société ". Il dénonce les sophismes holistiques et, sans oublier le poids du collectif et de la société environnante dans les habitus, qu’ils soient réflexes ou conscients, il rappelle le rôle des individualités. Il cite Trotski " Sans Lénine et ses thèses d’Avril 1917, jamais les bolcheviks n’auraient pris le pouvoir ". Il ajoute plus loin : " On oppose à tort société et individu, social et psychologique…L’acte le plus individuel est social s’il vise autrui ". Précisions qui ne manquent ni de lucidité, ni de grandeur d’âme, quand on sait, puisqu’il l’indique dans une note, que lors de son séjour à la rue d’Ulm il avait adhéré à la cellule du Parti Communiste . Prudence de méthode, qui tient compte de cette infirmité native de toute l’histoire, qui s’appuierait exclusivement sur le document écrit : " Un soupir de dévotion, une oraison jaculatoire ne laissent pas plus de traces dans l’histoire que le bref " Je t’aime " de deux amoureux pauvres de paroles…Tant qu’elle n’a pas encore son vocabulaire ni sa topique, la délectation spirituelle, même quand elle est consciente, sentie, éprouvée, n’est pas saisie par une conscience réflexive et n’est pas thématisée, si bien qu’on n’en parle, ni n’en écrit ". 

Sur la richesse du contenu je me bornerai à quelques points. Paul Veyne reprend, après d’autres, comme Besnier en 1937 et Pietri en 1990, la chronologie des années 311 à 313. L’édit de Milan en 313 a longtemps été présenté comme le point de départ de la reconnaissance légale du christianisme et donc de son implantation en paix et au grand jour. Or il n’y a pas eu d’édit à Milan. Cette erreur se retrouve encore dans des manuels scolaires et d’autres livres. La fin de la persécution, les droits reconnus aux chrétiens d’exister et de tenir leurs assemblées étaient acquis depuis un édit pris à Nicomédie en avril 311 par Galère, Constantin et Licinius. A Milan, en 313, il y a bien eu une rencontre entre Constantin et Licinius, qui a abouti à une déclaration commune concernant l’application de cet édit de 311, laquelle déclaration comportait des instructions complémentaires sur la restitution aux églises des biens confisqués pendant les persécutions. Bref, des affaires de gros sous. 

Sur la fameuse question constantinienne, Paul Veyne donne ainsi son point de vue, modéré par rapport aux attaques aussi bien qu’aux légendes dorées. " Constantin s’est converti pour des motifs personnels inconnaissables et il a jugé que le christianisme était digne d’être la religion du trône, parce que sa supériorité religieuse était évidente à ses yeux et que le christianisme, bien que très minoritaire, était devenu le grand problème religieux du siècle…Le christianisme a commencé à s’imposer à tous, parce que Constantin, sincèrement converti, l’a favorisé et soutenu et parce que cette religion était efficacement organisée en une Eglise…La christianisation du monde antique n’a rien eu de nécessaire, d’inéluctable ni d’irréversible ". Et de conclure : " Constantin fut un révolutionnaire mu par une grande utopie…Ce révolutionnaire n’en fut pas moins un grand empereur, un réaliste qui avait le sens du possible et de l’impossible ". 

Mais ce livre déborde la seule question constantinienne. Il aborde la conversion des habitants de l’empire. Il en explore les facteurs strictement religieux dans deux chapitres aux titres provocateurs : un chef d’œuvre : le christianisme ; un autre chef d’œuvre : l’ Eglise. Titres d’autant plus expressifs que Paul Veyne se déclare incroyant. " Un Dieu gigantesque et aimant qui se passionnait pour l’humanité éveillait des sentiments plus forts que le peuple des dieux du paganisme qui vivaient pour eux-mêmes. Ce Dieu déroulait un plan non moins gigantesque pour le salut éternel de l’humanité : il s’immisçait dans la vie de ses fidèles en exigeant d’eux une morale stricte ". Quant à l’Eglise, elle offrait une structure complète de la vie sociale avec des rites privés et communautaires, des livres saints, des sacrements, un maillage des territoires.

Après Constantin, l’Empire resta double, romain-païen et chrétien. Le christianisme, qui avait vacillé avec Julien, finit par triompher avec Théodose. Les mesures efficaces pour éliminer le paganisme furent l’abolition progressive des cultes et la fin des sacrifices sanglants publics. 

Paul Veyne ne se borne pas au récit historique. Il le prolonge par trois chapitres à tonalité philosophique. Dans " La religion d’Etat, partielle et mêlée " il aborde les questions de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme. Dans le deuxième " L’idéologie existe-t-elle ? " il précise les relations entre religion, pouvoirs, idéologie ; il insiste sur le rôle de l’habitus, cet effet de la socialisation sur l’individu et surtout il récuse avec vigueur le lieu commun selon lequel l’Europe devrait au christianisme le fait d’avoir séparé politique et religion( Rendez à César…). " Belle découverte, mais due au césarisme et non au christianisme…Les païens n’ont pas eu à apprendre à séparer leurs dieux et César : ils ne les confondaient pas…Avec le triomphe du christianisme…Dieu et César ont cessé d’agir chacun de leur(sic)côté. Dieu s’est mis à peser sur César, il fallait que César rendît à Dieu ce qui était dû à Dieu ". Enfin, dans un dernier chapitre, " l’Europe a-t-elle des racines chrétiennes ? " Paul Veyne balaie cette idée reçue des racines. Une religion est une des composantes d’une civilisation parmi bien d’autres . " l’Europe n’a pas de racines, chrétiennes ou autres. Elle s’est faite par étapes imprévisibles. Elle n’est pas préformée par le christianisme. Elle n’est pas le développement d’un germe, mais le résultat d’une épigénèse ". Cette remise en ordre fera du bruit. Elle me paraît bien venue, car cette métaphore végétale, actuellement serinée par de pieuses sirènes, est à mes yeux totalement inappropriée. 

Paul Veyne sait susciter l’intérêt par des rapprochements audacieux entre des situations du IVe siècle et d’autres du XXe. Il sait aussi glisser des excursus de sagesse. En voici un, judicieux, sur l’inefficacité dramatique de l’éducation civique scolaire : " Seule l’imprégnation silencieuse par l’environnement est vraiment efficace ". En effet, l’enseignement par l’école ne peut pas remplacer l’apprentissage des règles sociales ou politiques que l’on fait dans la famille et le cadre de vie. Il me semble avoir lu des propos semblables dans Historiens et Géographes, il y a bien longtemps….

Enfin ce livre fournira aux professeurs l’occasion de rappeler quelques règles de l’art de penser lorsqu’on emploie des mots polysémiques comme conversion, christianisation…Que met-on sous ces mots ? Adhérer au christianisme est une chose. Qu’il structure la société, une autre. Que l’Evangile pénètre en profondeur les esprits en est une troisième. Prendre garde aussi à des représentations systématiquement simplifiées des religions : une seule doctrine, une application uniforme des préceptes, alors qu’il y a diversité des croyances, du vécu, des adeptes. L’histoire nous apprend à établir des échelles de fragilité. Que sont devenus, deux siècles après Théodose, les pays christianisés d’Afrique et du Proche Orient ?
Ce livre a reçu le prix du Sénat 2007 du Livre d’Histoire.

Jean PEYROT 

DL 2007