03 août 2014

La guerre, un sport magnifique ?

 

- Moi, fit (Manuel) Roy, en peignant du bout des ongles sa fine moustache brune, depuis l'automne de 1905, je pense à la guerre. Je n'avais pourtant que seize ans je venais de passer mon premier bac, je faisais ma philo à Stan' . N'empêche j'ai très bien senti, cet automne-là, se dresser devant ma génération la menace allemande. Et beaucoup de mes camarades l'ont senti comme moi. Nous ne souhaitons pas la guerre ; mais, depuis cette époque-là, nous nous y préparons, comme à un événement naturel, inévitable.

Jacques leva les sourcils
- Naturel?

- Ma foi, oui il y a un compte à régler. II faudra bien s'y décider, un jour ou l'autre, si nous voulons que la France continue à être!

- Jacques fut contrarié de voir Studler se retourner vivement et s'approcher d'eux. II eût préféré poursuivre sans tiers sa petite enquête. II éprouvait de l'hostilité contre Roy, mais aucune antipathie.

- Si nous voulons que la France continue à être? répéta Studler, d'un ton rogue. Y a-t-il rien de plus irritant, continua-t-il, mais en s'adressant à Jacques, que cette manie qu'ont les nationalistes de s'attribuer le monopole du patriotisme, et de chercher toujours à masquer sous des sentiments patriotiques leurs velléités belliqueuses ? Comme si l'attirance vers la guerre était, en fin de compte, un brevet de patriotisme

- Je vous admire, Calife, fit Roy avec ironie. Les hommes de ma génération n'ont pas votre patience ils sont plus chatouilleux; nous nous refusons à encaisser plus longtemps les provocations allemandes 
- Jusqu'ici, tout de même, il ne s'agit que de provocations autrichiennes. Et pas dirigées contre nous remarqua Jacques.
- Alors, en attendant que vienne notre tour, vous accepteriez d'assister, en spectateur, à l'écrasement de la Serbie par le germanisme?
     Jacques ne répondit rien.
     Studler ricana
     Le droit des faibles. Mais quand les Anglais ont cyniquement fait main basse sur les mines d'or du Sud africain, pourquoi la France ne s'est-elle pas élancée au secours des Boers, petit peuple autrement plus faible et plus sympathique que les Serbes ? Et, aujourd'hui, pourquoi ne volons-nous pas à la défense de la pauvre Irlande?. Pensez-vous que l'honneur d'accomplir un de ces beaux gestes, vaille le risque de jeter les unes contre les autres toutes les armées de l'Europe ?

- Roy se contenta de sourire. II se tourna délibérément vers Jacques

- Le Calife fait partie de ces braves gens que leur sensiblerie entraîne à penser beaucoup de sottises sur la guerre. A méconnaître absolument ce qu'elle est en réalité. En réalité? coupa Studler. A savoir ?

- A savoir, plusieurs choses. A savoir, d'abord, une loi de nature un instinct aussi profondément ancré dans l'homme que l'instinct sexuel ; un instinct que vous n'extirperiez pas sans imposer à l'homme une dégradante mutilation. L'homme sain doit vivre selon la force ; c'est sa loi. A savoir, ensuite l'occasion, pour l'homme, de développer un tas de vertus, très rares, très belles. et très toniques!

- Lesquelles donc? demanda Jacques, s'efforçant à conserver un ton purement interrogatif.

- Hé, mais, fit Roy, en dressant sa petite tête ronde, de celles que justement je prise le plus haut : l'énergie virile, le goût du risque, la conscience du devoir, et mieux encore le sacrifice de soi, le sacrifice des volontés particulières à une vaste action collective, héroïque. Vous ne comprenez pas que, pour un être jeune, et bien trempé, il y ait dans l'héroïsme un irrésistible attrait ?

- Si, concéda Jacques, laconiquement.

- C'est beau, la vaillance ! poursuivit Roy, avec un sourire conquérant qui fit briller son regard. La guerre, pour des gens de notre âge, c'est un sport magnifique le sport noble, par excellence !

- Un sport, grogna Studler, indigné, qui se paye en vies humaines!

- Et puis après? lança Roy.
L'humanité n'est-elle pas assez prolifique pour s'offrir, de temps à autre, ce luxe-là, si ça lui est nécessaire ?

Roger Martin du Gard, Les Thibault, 1936, tome III
version La revue de Paris, Gallica :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k17687d/texteBrut

 

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