06 novembre 2020

Jaurès, Lettre aux instituteurs

 

jaures-lettre2

La Dépêche, 15 janvier 1888 (détail)
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4111675d.item



Christophe Capuano (Lyon 2), un ami de Samuel Paty, a lu des extraits (ici en bleu) de la Lettre

de Jean Jaurès « Aux Instituteurs et Institutrices »

La Dépêche de Toulouse - 15 janvier 1888

https://twitter.com/franceinfo/status/1318970828818731010


« Aux instituteurs et institutrices »

« Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la patrie. 
Les enfants qui vous sont confiés n’auront pas seulement à écrire, à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme. Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confèrent, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut qu’ils sachent quelle est la racine de nos misères : l’égoïsme aux formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la tendresse. »

Il faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et qu’ils démêlent les éléments principaux de cette oeuvre extraordinaire qui s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.

Eh ! Quoi ? Tout cela à des enfants ! – Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d'années et ils ne sont point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l'été le peu qu'ils ont appris l'hiver. Ils font souvent, au sortir de l'école, des rechutes profondes d'ignorance et de paresse d'esprit, et je plaindrais ceux d'entre vous qui ont pour l'éducation des enfants du peuple une grande ambition, si cette grande ambition ne supposait un grand courage.

J’entends dire : « À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une démocratie ardente, l’enfant devenu adulte, ne comprendra pas de lui-même les idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la démocratie elle-même ? » – Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme, à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou de misère subie, un ressentiment ou une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la justice à nos cœurs tout neufs ? Il faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de générosité pure et de sérénité.

Comment donnerez-vous à l'école primaire l'éducation si haute que j'ai indiquée? Il y a deux moyens. Il faut d'abord que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu'ils ne puissent plus l'oublier de la vie et que, dans n'importe quel livre, leur æil ne s'arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c'est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire ? J'ai vu, l'autre jour, un directeur très intelligent d'une école de Belleville, qui me disait : « Ce n'est pas sculement à la campagne.qu'on ne sait lire qu'à peu près, c'est-à-dire point du tout ; à Paris même, j'en ai qui quittent l'école sans que je puisse affirmer qu'ils savent lire. » Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu'ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Vous ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à coté de cela quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes qui manquent absolument de proportion, font l’essentiel.

J'en veux mortellement à ce Certificat d'études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l'initiative du maitre et aussi la bonne foi de l'enseignement, en sacrifiant la réalité à l'apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c'est là-dessus seulement que je jugerais le maître.

« Sachant bien lire, l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres choisis, une idée très haute de l’histoire de l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. »

De ce que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse transformation ! Et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de faire, sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine !

Seulement, pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit humain qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement, lorsque par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit. Ah ! Sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller autour de vous.

Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser. Les enfants ont une curiosité illimitée, et vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est indéniable : « Les enfants ont en eux des germes de commencements d’idées. » Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre ; il suffit de gratter un peu pour les mettre à jour. Il ne faut donc pas craindre de leur parler avec sérieux, simplicité et grandeur.

« Je dis donc aux maîtres pour me résumer : lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque, d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses changeront. »


version pdf :

http://clioweb.free.fr/jaures/jaures-lettre-depeche-1888.pdf


La lettre : version ministérielle et version intégrale (Aggiornamento-HG)
http://clioweb.free.fr/jaures/jaures-2versions.pdf
https://groups.google.com/g/aggiornamento-histgeo/c/LoA9KpsTy5k



Agnès Sandras, L’Histoire à la BNF, 23.10.2020


https://histoirebnf.hypotheses.org/10211



- Jaurès, les instituteurs, les institutrices et la République

Benoît Kermoal - Fondation JJ - 01.11.2020

https://jean-jaures.org/nos-productions/jaures-les-instituteurs-les-institutrices-et-la-republique

Jaurès au service des instituteurs /institutrices
Les instits au coeur du projet jaurésien
Le rôle social des éducateurs

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29 décembre 2019

Les instituteurs au village XVIIIe


Les instituteurs au village, entre Lumières et Révolution. XVIe-XVIIIe siècles

Côme Simien
Centre d'Histoire Espaces et Cultures (CHEC) Clermont
http://chec.uca.fr/article221.html

séminaire Caen Villes 08/10/2019 - audio, La Forge numérique
http://www.unicaen.fr/recherche/mrsh/forge/6236


Après 1760, les maîtres d’école accomplissent, en plus de l’instruction, une multitude de services indispensables aux communautés villageoises : chantre, bedeau, sacristain, sonneur des cloches, remonteur de l’horloge, arpenteur …

La Révolution ne change pas la donne avant 1795.
Le Directoire tente de remplacer les 40 000 communes par 10 000 communes cantonales.
Les Lois Lakanal et Daunou placent l’école publique sous le contrôle des départements.
Les assemblées communales préfèrent maintenir la tradition dans des écoles locales privées.


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Côme Simien


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05 janvier 2011

L'instit ou le curé

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Dessin en dernière page du Canard enchaîné (5 janvier 2011)

En 2007, le chanoine du Latran avait claironné, en lisant la prose de ses conseillers cléricaux :
« Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal,
l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé
parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie
et le charisme d’un engagement porté par l’espérance »

«  Dans le premier degré, des classes seront fermées puisqu'on attend 8 900 nouveaux élèves
et que 8 967 postes d'enseignants disparaissent » -  Le Monde, 28/12/2010

Pour voir d'autres dessins de Philippe Mougey, consulter son site web ou interroger Google images

 

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02 août 2010

1940 : L'instituteur, voilà l'ennemi

Dans le dernier article de la série Histoire(s) de l'été 1940 (12/12) : « Les instituteurs sont les responsables de la défaite ».

Cette campagne haineuse est lancée par les chefs militaires qui cherchent des excuses et des boucs émissaires. Ils tentent de se dédouaner de leurs responsabilités en stigmatisant le pacifisme militant des instits et du SNI, le syndicat majoritaire.

La suspicion envers les enseignants n'est pas nouvelle : elle est largement répandue dans les milieux conservateurs... En 1934, Pétain avait réclamé la tutelle sur l'Education nationale. Son programme ? Il est limpide : « Je m'occuperai des instituteurs communistes ».

Vichy (la « Révolution (sic) nationale ») y ajoute sa détestation du Front populaire, sa haine des idéaux égalitaires hérités de la Révolution et son exécration de la laïcité. A partir du 17 juillet, tout fonctionnaire peut être révoqué par un simple décret : l'épuration peut commencer. Le 3 septembre, la loi de 1904 interdisant aux congrégations religieuses d'enseigner est abrogée, et le 18, les Ecoles Normales d'instituteurs sont supprimées.

« L'heure est à la rénovation des programmes (sic) : une commission de révision est réunie à Vichy, à l'Hôtel Plaza. Dans l'impossibilité de faire imprimer de nouveaux manuels, les autorités académiques se contentent d'édicter des listes de livres interdits, et de formuler quelques orientations. Ainsi, les programmes d'histoire feront-ils l'impasse sur la Révolution française et ses suites, ainsi que sur les guerres franco-allemandes, armistice oblige. On passera sous silence l'histoire de Napoléon et les conquêtes de la République. En revanche, Jeanne d'Arc, l'ennemie des Anglais, sera l'objet de toutes les dévotions ».
Seule décision traduite dans les faits : cinq heures de préparation physique par semaine.

L’éducation en chiffres en 1940 :
5,2 millions d’élèves dans le primaire, 130 000 instits
200 000 en primaire supérieur
200 000 élèves dans le secondaire (payant jusqu’en 1933, avec « petites classes). 15 000 profs, 28 000 bacheliers
75 000 étudiants.

La source de l'article : Rémy Handourtzel, Vichy et l'école (1940-44) Noésis, 1997
L'école sous Vichy, fiche de Anne Angles pour TDC
Les géographes à l'aune de Vichy, compte rendu de la Journée d'étude de l'EHGO - version html - version pdf
(dont les conditions de la naissance de l'Agrégation de géographie, les ouvrages en circulation...)

Sur les causes politiques et sociales de la défaite, lire surtout Marc Bloch, L'étrange défaite
Une version est disponible sur Les Classiques des Sciences sociales, le site de JM Tremblay :
http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/bloch_marc.html

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