23 mai 2011

L'école n'enseigne pas à voir


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Bienvenue aux auditeurs internautes de France-Culture...

Lundi matin, dans La Fabrique de l'histoire, E Laurentin ouvrait une semaine sur l'histoire de l'art (histoire des arts ?), à la veille de la messe de Fontainebleau, en recevant Pierre Rosenberg, l’ancien patron du Louvre.

Ceux qui manquent de temps reliront avec profit une tribune dans Libération :
les arguments et les exemples n'ont pas changé d'un iota depuis juillet 2007 !
http://clioweb.free.fr/art/rosenberg.htm  -  
l'émission au format mp3

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> L'école apprend à lire, elle n'enseigne pas à regarder et à voir.

Monsieur l'académicien est trop bon. :-):-)
L'école n'apprend pas non plus à lire, ajoutent certains de ses confrères... :-)

- Ces censeurs ont-ils ouvert récemment des manuels d’histoire (on leur reproche parfois d’être devenus de simples livres d’images) ? Ont-ils assisté ces derniers mois à un cours, dans une classe équipée d’un vidéoprojecteur ?
Pourquoi une telle ignorance du travail scolaire, notamment en ce qui concerne la lecture critique des images et de la vidéo ? Ce silence n'est-il pas un simple mépris à l’égard du travail accompli par d’autres qu’eux, dans des conditions souvent difficiles ?
- A ce mépris, les cléricaux ajoutent l'inculture religieuse et l'ignorance chez les élèves du catéchisme chrétien, une des sources de la peinture européenne ; mais ils ne se soucient guère de l'apprentissage de la mythologie gréco-romaine, pourtant une autre source majeure d'inspiration de ces peintres. 

- L'exploitation répétée d'une anecdote racontée par Mona Ozouf dans Composition française est révélatrice et caricaturale : elle raconte une mésaventure de 1938, un jour d'inspection dans une école élémentaire. Sérieusement, quel historien peut prétendre juger de l’Education d’aujourd'hui à partir du seul précédent de l’école primaire des années 1930 en Bretagne ?

- Les professeurs d'arts plastiques, les visiteurs ordinaires du Louvre, les journalistes (Philippe Dagen) n'ont pas été mieux traités ce matin.
Ajouter à ces jugements péremptoires sortis de leur contexte une condamnation sommaire par un auditeur internaute : selon lui, les enseignants sont une population désormais notoirement inculte !!!

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> L'histoire de l'art est une discipline spécifique, et doit être enseignée comme telle.

L'affirmation peut se comprendre et se défendre.
Le découpage en disciplines scolaires a été fait au XIXe ; il peut être contesté et actualisé. Avec du réalisme et des nuances.
Les professeurs de philosophie revendiquent toutes les classes de lycée. Beaucoup d'autres disciplines universitaires attendent leur version scolaire (par ex l'informatique conçue comme programmation, l'archéologie...)
Comment les installer à l'école sans alourdir d'autant l'horaire des élèves ?
En en faisant de simples options, réservées à un public restreint ?
En faisant disparaître certaines disciplines actuelles ?
Récemment, un géographe spéculait sur la mort prochaine de la géographie scolaire : selon lui, ce serait le prix à payer pour que sa discipline soit enfin prise au sérieux à l'université ! Voilà qui libererait quelques heures... :-)

Histoire et histoire de l'art - L'histoire de l'art n'est-elle pas un des domaines où des historiens majeurs ont renouvelé un regard qui était souvent devenu trop formaliste ? En quoi un professeur d'histoire serait-il incapable de s'appuyer sur ces recherches pour enseigner l’histoire de l’art dans le secondaire ?

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> Un texte officiel affirmait en 2006 que les professeurs de Lettres n’avaient pas besoin de formation spécifique.

Une telle affirmation dans un texte officiel est critiquable. A condition de ne pas s'en servir pour faire le silence sur la démolition méthodique de la formation continuée depuis Allègre. De plus depuis 2010, les jeunes professeurs n’ont plus accès à une formation professionnelle initiale en alternance. Au nom de quoi l’histoire des arts pourrait-elle exiger un traitement de faveur ?

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> La radio ne fait pas de place à l'histoire de l'art.

Avant d'incriminer la radio, et de vouloir en faire une TV sans les images, ne faudrait-il pas d'abord exiger davantage d'émissions traitant de l'histoire de l'art sur les écrans de télévision, commerciaux ou publics ?
Côté radio, il ne faut pas taire le rôle de France Musique, ni sous-estimer tous les domaines de la création présents sur France-Culture. La diffusion multiple de la série Histoire de peintures avec le regretté Daniel Arasse (2004) mérite davantage de considération. C'est un excellent exemple de la complémentarité de la radio et du web pour tout ce qui est visuel : Le Web Gallery of Art, ou le Google Art Project permettent de suivre les commentaires en regardant la reproduction des oeuvre. Un détail : ces initiatives ne viennent nullement des sphères institutionnelles.
http://clioweb.free.fr/art/arasse.htm

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La démonstration de l'ancien patron du Louvre est brillante, sa force de conviction est énorme, son talent rhétorique évident.
Pourtant, les contradictions ne manquent pas.
Plusieurs sont soulignées par E Laurentin : ainsi, on peut faire l’éloge des expositions ponctuelles mais dénoncer l'éphémère ; on peut se plaindre d’une démocratisation insuffisante de l’accès aux musées, mais aussi encourager des pratiques sociales de fermeture, et reserver certaines expositions aux seuls hommes d'argent et de pouvoir.

La démonstration serait aussi plus convaincante si elle ne faisait pas l'impasse sur les conditions matérielles : n'en déplaise à l'ancien patron du Louvre, de nombreux professeurs ont emmené et emmènent toujours leurs classes dans les musées, parisiens ou provinciaux.Ils doivent affronter des obstacles de tous ordres. Les questions financières et administratives font de ces visites un véritable parcours du combattant. Et les classes ne sont pas toujours les bienvenues au milieu d'un tourisme de masse.
Un successeur de Rosenberg a chassé du Louvre les enseignants, en particulier ceux d'Histoire. C'était sans doute pour lui le moyen d'encourager les relations entre le monde de l'Education et le Louvre. Par la suite, un ministre de l’Education a négocié le retour à la gratuité initiale et tenté d’en faire une opération de com’ politicienne.

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En fait, au coeur d’un tel discours, il est difficile de ne pas voir la forte connotation corporatiste. La quête de débouchés pour les étudiants en histoire de l'art justifie-t-elle la négation du travail mené par les enseignants ?
Ne faut-il pas aussi y percevoir de l'amertume devant une promesse électorale faite en 2007 mais non tenue par la suite (la création d’une agrégation spécifique en histoire de l’art, et les heures correspondantes au collège et au lycée ) ?

Au total, l’histoire de l’art n'est-elle pas un enjeu trop sérieux pour la réduire à cette seule dimension corporatiste ?
Ne mérite-t-elle pas mieux que l’habituel couplet décliniste selon lequel « c’était mieux avant » (... avant la massification ou avant la démocratisation ou avant Internet ... )
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tricheur

 Georges de La Tour, Le Tricheur à l'as de carreau,  vers 1635 - Louvre - 106 x 146 cm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Tricheur_à_l'as_de_carreau

 Autre version au Kimbell Art Museum, Fort Worth
http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Georges_de_La_Tour_029.jpg

Cheater with the Ace of Diamonds, 1635
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/l/la_tour/georges/1/
http://www.wga.hu/art/l/la_tour/georges/1/06cheat.jpg

 

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