10 mars 2011

1881 - La poésie de l'histoire


De la leçon de Lavisse en 1881, les pages 39-40 servent à faire étudier le roman national, une lecture très patriotique de l'histoire de France. Pour éviter une lecture biaisée, il est souhaitable de remettre cet extrait dans l'ensemble du texte,
et d'avoir à l'esprit à la fois le roman national et les critiques qui lui sont adressées.

page 38 - « Je me garde d’enfler ici la voix et de me porter garant que la connaissance de l’histoire répandue dans la nation serait un remède à tous les maux possibles. On a dit, un philosophe évidemment, que le monde serait heureux s’il était gouverné par des philosophes je ne demande point qu’il soit gouverné par des historiens.

[…] Même, j’imagine qu’un véritable historien serait un homme d’État médiocre, parce que le respect des ruines l’empêcherait de se résigner aux sacrifices nécessaires. […]
Mais passons. Ce qui ne peut être contesté, c’est que l’histoire doit être la grande inspiratrice de l’éducation nationale.

page 39 - Je parlais d’intérêts, de passions et d’idées idées et passions agitent la tète du petit nombre ; le grand nombre des hommes n’a souci que des intérêts. Il n’est pas sage d’exiger d’eux tant de devoirs sans même essayer de les leur faire aimer. Qui donc enseigne en France ce qu’est la patrie française ? Ce n’est pas la famille, ou il n’y a plus d’autorité, plus de discipline, plus d’enseignement moral ni la société, où l’on ne parle des devoirs civiques que pour les railler. C’est donc à l’école de dire aux Français ce qu’est la France: qu’elle le dise avec autorité, persuasion, avec amour. Elle mesurera son enseignement au temps et aux forces des écoliers.
Pourtant elle repoussera, les conseils de ceux qui disent « Négligez les vieilleries. Que nous importent Mérovingiens, Carolingiens, Capétiens mêmes ? Nous datons d’un siècle à peine. Commencez à notre date ». Belle méthode, pour former des esprits solides et calmes, que de les emprisonner dans un siècle de luttes ardentes, où tout besoin veut être assouvi et toute haine satisfaite sur l’heure. Méthode prudente, que de donner la Révolution pour un point de départ et non pour une conclusion, que d’exposer à l’admiration des enfants l’unique spectacle de révoltes même légitimes, et de les induire à croire qu’un bon Français doit prendre les Tuileries une fois au moins dans sa vie, deux fois s’il est possible, si bien que, les Tuileries détruites, il ait envie quelque jour de prendre d’assaut, pour ne pas démériter, l’Elysée ou le Palais- Bourbon.

page 40 - Ne pas enseigner le passé ! Mais il y a dans le passé une poésie dont nous avons besoin pour vivre. L’homme du peuple en France, le paysan surtout, est l’homme le plus prosaïque du monde. Il n’a point la foi du protestant de Poméranie, de Hesse ou de Wurtemberg, qui contient en elle la poésie des souvenirs bibliques et ce sentiment élevé que donne le contact avec le divin. Il oublie nos légendes et nos vieux contes, et remplace par les refrains orduriers ou grotesques venus de Paris les airs mélancoliques où l’écho du passé se prolongeait. Nos poètes n’écrivent pas pour lui et nous n’avons point de poésie populaire pour éveiller un idéal dans son âme. Rien ne chante en lui.  C’est un muet occupé de la matière, en quête perpétuelle des moyens de se soustraire a des devoirs qu’il ne comprend pas, et pour qui tout sacrifice est une corvée, une usurpation, un vol.
Il faut verser dans cette âme la poésie de l’histoire. Contons-lui les Gaulois et les druides, Roland et Godefroi de Bouillon, Jeanne d’Arc et le grand Ferré, Bayard et tous ces héros de l’ancienne France avant de lui parler des héros de la France nouvelle : puis montrons-lui cette force des choses qui a conduit notre pays de l’état ou la France appartenait au roi à celui où elle appartient aux Français pourvus des mêmes droits, chargés des mêmes devoirs: tout cela, sans déclamation, sans haine, en faisant pénétrer dans son esprit cette idée juste que les choses d’autrefois ont eu leur raison d’être, qu’il y a des légitimités successives au cours de la vie d’un peuple et qu’on peut aimer toute la France sans manquer à ses obligations envers la République.

page 41 - Il n y a pas d’autres moyens de peupler de sentiments nobles ces âmes inhabitées, et la fin dernière de notre travail sera de mettre dans le cœur des écoliers de toutes les écoles un sentiment plus fort que cette vanité frivole et fragile, insupportable dans la prospérité mais qui, s’effondrant dans les calamités nationales, fait place au désespoir, au dénigrement, à l’admiration de l’étranger et au mépris de soi-même. On dira qu’il est dangereux d’assigner une fin à un travail intellectuel qui doit toujours être désintéressé: mais dans les pays où la science est le plus honorée, elle est employée a l’éducation nationale.

Ce sont les Universités allemandes et les savants allemands qui ont formé l’esprit public en Allemagne. Quelle devise ont donc gravée au frontispice de leur oeuvre ces hommes d’État et ces savants qui se sont entendus pour croire qu’il fallait relever l’Allemagne humiliée en répandant la connaissance et l’amour de la patrie, puisés aux sources mêmes de l’histoire d’Allemagne ? C’est la devise Sanctus amor patriae dat animum; elle est a la première page des in-folio des Monumentae Germaniae  entourée d’une couronne de feuilles de chêne. La même inspiration patriotique se retrouve dans toutes les oeuvres de l’érudition allemande. En 1843. trois historiens émincnts.  MM. Ranke. Waitz et Giesebrecht fondent une revue. Des historiens français ne se seraient pas avisés qu’en l’année 1843 tombait le millième anniversaire du traité de Verdun, à partir duquel commence l’histoire distincte de la France et de l’Allemagne, auparavant réunies sous les lois des Mérovingiens et des Carolingiens ».

Ernest Lavisse, L’enseignement historique en Sorbonne et l’éducation nationale, Leçon d’ouverture au cours d’histoire du moyen âge, à la Faculté des Lettres de Paris en décembre 1881 - Extrait de la Revue des Deux Mondes livraison du 15 février 1882 -
Version texte (à corriger) au format word : http://clioweb.free.fr/textes/gallica/lavisse-1881.doc

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Ernest Lavisse , source Académie française

 

 

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09 mars 2011

Term - projets de programme HG 2013


La consultation des programmes de Term ES-L et Term S
est en cours,
l'adresse a été donnée sur la liste H-Français.
http://eduscol.education.fr/cid55136/consultation-sur-les-projets-de-programmes-de-terminale.html

La rédaction de ces nouveaux projets a été imposée par la décision stupide de supprimer l'enseignement de l'histoire et de la géo à tous les lycéens de Terminale S.

Les enjeux sont sans doute moins dramatiques que ceux des classes de Sciences Economiques et Sociales. Et rien ne garantit que les analyses et les propositions faites par les profs sur le terrain seront prises en compte : elles n'ont eu aucun effet pour le programme de première, alors qu'aucune urgence ne pouvait servir de prétexte.


3 détails :
- Cette génération de lycéens ignorera
toute l'histoire intérieure et extérieure de la France après 1962.
Peut-être que la lecture des sondages d'Harris interactive lui suffira. :-):-)

- L'histoire sociale est caricaturée. Ce n'est pas une nouveauté.
Une société, pour les concepteurs actuels, c'est visiblement de la religion, des médias, les ouvriers anglais (d'avant 1980)... :-)

- Le choix des dates peut interroger sur la chronologie sous-tendue :
..  la religion en Russie :-), c'est 1880,
.. les médias, c'est 1890. La grande loi sur la liberté de la presse, n'est-ce pas 1881 ???
.. l'Etat-nation, en France, ce serait depuis le XIIIe ...

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en résumé, les projets pour 2013 :

- Terminale ES et L
Histoire - Regards historiques sur le monde actuel
Thème 1 - Le rapport des sociétés à leur passé (9-10 heures)
Thème 2 - Croyances, cultures et sociétés (15-16 h)
Thème 3 - Les échelles de gouvernement dans le monde (17-18h)
Thème 4 - Puissances et tensions dans le monde (16-18 h)

Géo - Mondialisation et dynamiques géographiques des territoires
Thème 1 introductif - Clés de lectures d’un monde complexe (14-15h)
Thème 2  Les dynamiques de la mondialisation (16-18 heures)
Thème 3  Dynamiques géographiques de grandes aires continentales (27-29 h)

- Terminale S (option facultative, depuis 2009) :
On traite 3 questions au choix parmi les 4 suivantes

Question 1 - La mondialisation en fonctionnement
Question 2 - Enjeux et recompositions géopolitiques du monde
Question 3 - Représenter le monde
Question 4 - Innovation et sociétés


- Chez nos voisins, dans ce qui fut depuis le début des Sciences Economiques ET Sociales

Economie (90 h)
1. Croissance, fluctuations et crises
2. Emploi et chômage
3. Mondialisation et finance internationale
4. Économie du développement durable

Sociologie (60 h)
1. Classes, stratification et mobilité sociales
2. Intégration, conflit, changement social
3. Culture et diversité culturelle

Regards croisés (20 h) - en fait le coeur de l'ex-SES...
1. Justice sociale et inégalités
2. Travail et emploi



 

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La marche de l'histoire

Sur France-Inter, La marche de l'histoire a remplacé 2000 ans d'histoire (Patrice Gélinet a été nommé au CSA).

« L'émission dressera chaque jour le tableau d'un évènement, le portrait d'un personnage et le récit d'une époque étayés par des archives et des témoignages. Les invités poseront, dans l'intimité du passé, les questions du présent ».

Un exemple : 1848, avec Sylvie Aprile.
Des questions très événementielles, pour coller à l'éphéméride (le 3 mars 2011) avec en illustration (forcée) des extraits de chansons ou des extraits de bande son de films plus ou moins célèbres (la radio adore jouer à la TV sans images, quand parfois la TV fait de la radio filmée).
Placer Sissi dans un récit au jour le jour 
du printemps des peuples européens, il faut le vouloir... (elle a alors 11 ans !)

Dans ce type d'émission, la parole de l'invité n'a-t-elle pas davantage d'intérêt que celle du présentateur ?

http://media.radiofrance-podcast.net/

aprile

Sylvie Aprile, 1815-1870 - La Révolution inachevée
source : éditions Belin

 



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1881 - Un historien privilégié

 

Ernest Lavisse envisage la formation de l'historien, entre ce qui lui paraît l'idéal et ce que la réalité sociale lui impose. 

« L’éducation la plus parfaite serait celle qui formerait un historien sans programme ni souci des futures exigences d’un métier. Un jeune homme arrive à la Faculté son goût et le libre choix de sa volonté le prédisposent aux études historiques. Aucune contrainte ne lui est imposée. Il demande à l’enseignement des lettres et des sciences d’achever la culture de son esprit, et en même temps il apprend à connaître l’immensité du domaine historique. 

Les professeurs et les livres lui donnent les notions actuellement acquises sur les périodes principales de l’histoire. Son intelligence déjà sérieuse et réfléchie se pénètre d’idées générales dont il vérifiera lui-même un jour la valeur, mais qui seront ses guides provisoires. Cette partie de son éducation terminée, l’étudiant apprend ce qu’il faut savoir pour arriver par soi-même à la connaissance de la vérité. Il manie le microscope, mais sans courir le danger de perdre son temps a considérer des objets inutiles, car il sait la valeur et la proportion des choses. Supposez maintenant que cet étudiant devenu un homme soit libre encore dans la vie sa curiosité se porte sur les points discernés et choisis par lui: il apprend ce qu’il veut savoir, et il n’est jamais tenu à dire que ce qu’i! sait. Voilà un historien privilégié.


Il viendra un jour à la Faculté des étudiants de cette sorte ; il en vient même déjà: mais le groupe principal de nos élèves se composera toujours de candidats aux grades et aux fonctions universitaires. Or les professeurs de la Sorbonne, à qui l’État donne des boursiers de licence et d’agrégation, ont le devoir de former de bons maîtres pour les lycées et les collèges, et. dans ces maîtres, ils veulent en même temps préparer l’historien


L’éducation professionnelle ne nuira-t-elle pas à l’instruction scientifique, ou l’instruction scientifique à l’éducation professionnelle? Peut-on préparer à la fois à l’enseignement qui est une affirmation, et à la pratique de la méthode historique, qui est une recherche? Ne court-on pas le risque que ces étudiants deviennent des savants incompréhensibles pour leurs élèves ou bien des professeurs qui, accoutumés à jurer in verba magistri n’auront point l’activité des intelligences affranchies par l’usage personnel de la liberté ? Oui, sans doute, et pour éviter l’un et l’autre termes de l’alternative, pour concilier les deux propositions de l’antinomie, il faut prendre ses précautions. On les prendra. Il suffit de préparer les futurs professeurs à la licence et à l’agrégation, en ayant toujours devant les yeux l’étudiant idéal dont je parlais tout à l’heure.


Nos étudiants ne se présenteront à l’examen de licence qu’après deux années d’études faites à la Faculté.  Les professeurs d’histoire se garderont de les accaparer pendant ce biennium. Ces jeunes gens poursuivront leur éducation littéraire: ils s’exerceront dans l’art de composer et d’écrire, à cet âge où le style se fait avec la personne; ils apprendront par l’étude des grandes littératures quel secours l’histoire de la vie intellectuelle d’un peuple apporte à qui en veut connaître l’histoire politique et sociale: ils comprendront, en suivant la conférence de philologie et d’histoire grecques, que la philologie est l’indispensable science auxiliaire de l’histoire ancienne, puisque cette. histoire nous est révélée par des textes dont la critique et l’interprétation réclament un philologue. Nous nous contenterons de traiter avec eux les principales questions de l’histoire générale; mais déjà nous les munirons de connaissances bibliographiques, de notions sommaires, mais précises de paléographie, de diplomatique et de chronologie. Ce sont encore là des sciences auxiliaires ; mais la modestie de l’épithète ne doit pas tromper sur l’importance de la chose : ces sciences ne sont pas l’histoire, pas plus que l’outil n’est l’oeuvre; mais elles sont nécessaires à l’historien comme à l’ouvrier l’outil. Ainsi, pendant ces deux premières années, un commencement d’instruction pratique viendra s’ajouter à renseignement général.


Quand les étudiants seront licenciés, ils se prépareront pendant deux années au concours d’agrégation. En étudiant les auteurs dont on leur demandera, au concours, l’explication et le commentaire, ils s’exerceront a lire un écrivain ou un document, à définir les termes historiques, lesquels, désignant les institutions et les usages, ont une histoire, et, si je puis dire, une géographie : car ils ne signifient pas la même chose à des moments et dans des lieux différents ; et l’on commet de graves erreurs pour ne pas les traiter comme des personnes, qu’il faut placer dans le milieu historique et géographique où elles ont vécu. Enfin, la préparation des questions historiques indiquées au programme sous le nom de thèses obligera l’étudiant à écrire sous l’œil du maître quelques chapitres d’histoire. II n’y a pas de doute que ces jeunes gens seront mieux préparés que leurs devanciers au travail historique. Pour se former au professorat, ils auront, pendant toute la  durée de leurs études, des exercices hebdomadaires où ils apprendront comment il faut enseigner, avec quelle simplicité, avec quelle clarté, avec quelle méthode, en laissant de côté l’appareil des recherches et de l’érudition ».


Ernest Lavisse,
 L’enseignement historique en Sorbonne et l’éducation nationale, Leçon d’ouverture au cours d’histoire du moyen âge, à la Faculté des Lettres de Paris en décembre 1881 - Extrait de la Revue des Deux Mondes livraison du 15 février 1882 (extrait pages 20-22)

Version texte (à corriger) au format word : http://clioweb.free.fr/textes/gallica/lavisse-1881.doc

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Ernest Lavisse , source Académie française

 

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08 mars 2011

Facebook : attention danger

Facebook a décidé de laisser fuiter encore un peu plus de données personnelles hors de son réseau social.

Camille Gévaudan (Libération Ecrans) alerte encore une fois sur une fonctionnalité de Facebook : quand vous commentez un article, sur un site tiers, en passant par la technologie Facebook Connect, toutes les informations que vous avez accepté de fournir à Facebook peuvent se retrouver publiquement visibles sur n’importe quel site de la Toile, à votre insu.

Par défaut, la configuration standard fait passer l'intérêt du marchand avant les droits normaux de l'internaute.
Sans que les politiques ne s'en émeuvent. Pourquoi mettraient-ils des obstacles aux profits de leurs amis ?

Alors, prudence, et pensez à paramétrer la confidentialité de votre compte.

NB : TF 1 cherche des « victimes d'internet » pour une énième émission sur « les effroyables dangers » de la Toile ..

http://www.ecrans.fr/Facebook-lache-ses-coms,12147.html

 

 

 

 

 

 

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1881 - Grande leçon, petite leçon


En 1881, Ernest Lavisse décrit l’organisation d’une Ecole historique à la Sorbonne. Il oppose la grande leçon ouverte à tous les publics et la petite leçon (le séminaire ?) réservée aux seuls étudiants en histoire.

p 24
« L’enseignement public est toujours donné à tout venant dans les amphithéâtres, et la grande leçon n’est pas supprimée. Il faut qu’elle dure car elle rend service à tout le monde. Peut-être la présence des étudiants au cours public changera-t-elle par l’effet du bon exemple les habitudes et la tenue d’une partie du public ; car un professeur assis en sa chaire de Sorbonne voit des choses singulières pendant qu’il parle.  Il ne peut se plaindre que l’on dorme dormir est le droit des personnes âgées qui écoutent; mais lire son journal, circuler comme si l’on était chez soi ; arriver a tout moment de la leçon, même à la fin, comme si l’on était un amateur spécial et un collectionneur de péroraisons; paraître sur les hauts degrés de l’amphithéâtre et rester ou partir, suivant que le visage du professeur plaît ou déplaît: amener un chien avec soi ; quitter sa place et gagner la porte, quand on flaire la fin, pour n’être point pressé à la sortie, comme on fait au théâtre cinq minutes avant la chute du rideau cela passe la permission, et il serait temps de protéger contre ces inconvenances le professeur et la partie sérieuse et permanente de l’auditoire. Mais les abus et ridicules ne prouvent rien contre le cours public. Il est une école intellectuelle largement ouverte, qui entretient dans la société française le goût des choses de l’esprit. II est utile, nécessaire même au professeur et à l’étudiant, car le professeur a dans le cours privé le sans-façon de l’intimité; il travaille avec ses élèves en tenue d’ouvrier. Le cours public l’oblige à se contraindre, a exposer, non ses recherches, mais le résultat de ses recherches, à éliminer le détail qui ne vaut que par la contribution apportée à l’ensemble; a montrer aux étudiants qu’après avoir, dans un long travail préparatoire, réuni des matériaux dont on a éprouvé la valeur, i! faut les disposer avec art et les dresser en édifice ».


p 23-24
« Ce n’était donc pas sans raison qu’on disait tout à l’heure que de grandes espérances sont permises. Cette jeunesse rajeunit la Sorbonne. Elle a pour domicile provisoire, rue Gerson, un baraquement en planches, où se trouve une salle de conférences pour l’histoire, une autre pour la grammaire et les lettres. Ce n’est plus la salle des cours publics, banale, avec ses bancs sans tables et sans dossiers, disposés en gradins et salis par les pieds du passant inconnu. C’est une vraie salle de cours, avec tables et encriers, tableaux et cartes sur les murs »

« Jadis le professeur qui se rendait en Sorbonne pour faire ce qu’on appelait la petite leçon se demandait en chemin s’il ne trouverait pas la salle vide; car il n’avait point a compter avec le public de la grande leçon. écarte par l’heure matinale et par la nature même du sujet traité. Assis a sa place habituelle, il apercevait, dans un amphithéâtre qui peut contenir quelques centaines de personnes, de rares auditeurs appuyés aux murs et séparés par de longues rangées de bancs inoccupés. Il parlait sans regarder dans ce vide, la tête vers ses notes, vers son livre.  vers sa montre, qui ne marquait pas assez vite la fin de ce monologue dans le désert »

«Aujourd’hui, la présence d’étudiants que l’on connaît, qui parlent et à qui l’on parle, comme il convient entre personnes vivantes a changé cet ennui en un plaisir. Auprès des salles de conférences. les étudiants ont des salles d’études où sont réunis déjà les livres, documents, dictionnaires et atlas les plus nécessaires à leur travail. Ils y peuvent demeurer jusqu’au soir. C’est assez pour leur donner l’idée que la Faculté des lettres est leur domicile intellectuel. Enfin les professeurs ont un cabinet. Ceux qui connaissent le local accolé à l’amphithéâtre de la Faculté dans la Sorbonne, réduit misérable où le professeur s’arrête pour suspendre son pardessus à un mur blanchi, avant de se rendre à sa chaire par un corridor noir qui sert de bûcher, s’étonneront d’apprendre que le cabinet des baraquements a deux fenêtres, une cheminée, quatre fauteuils, autant de chaises, une pendule, une grande table, une bibliothèque. Cela donne au professeur aussi l’idée qu’il est chez lui. Il y vient, il y reste volontiers les étudiants frappent a sa porte pour se faire connaître de lui et recevoir ses conseils ».

Ernest Lavisse, L’enseignement historique en Sorbonne et l’éducation nationale, Leçon d’ouverture au cours d’histoire du moyen âge, à la Faculté des Lettres de Paris en décembre 1881 - Extrait de la Revue des Deux Mondes livraison du 15 février 1882

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Ernest Lavisse , source Académie française

 

 

 

 

 

 

 

 

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07 mars 2011

1881 : 5 parcours de profs


Rentrée 2010 : Les jeunes profs sont privés de formation professionnelle par alternance
. Les chargés de com' de la rue de Grenelle trouveront toujours des prétextes vendables aux médias dominants et des électeurs complaisants.

Décembre 1881 : Ernest Lavisse, dans sa leçon d'ouverture à la Sorbonne détaille cinq parcours * de candidats à l'agrégation d'histoire. La précarité est au rendez-vous, elle est l'héritage de la politique menée par les régimes précédents, notamment le Second Empire (Lavisse fait exception pour Victor Duruy) et par la droite royaliste et cléricale (le parti dit de « l'Ordre » en 1849, le régime dit de « l'Ordre moral » en 1873).

« Le malheur (la débâcle de 1870) nous a appris qu'une économie faite sur l'école coûte cher...» (p 16)

« C’est une règle absolue qu’en toutes sortes d’entreprises on doit laisser au hasard la moindre part, et, quand une institution entend former des professeurs d’histoire et des historiens, elle doit leur fournir les moyens de devenir ce qu’elle veut qu’ils soient » (p 11).

Pour Lavisse, les Républicains de 1881 ont choisi de mettre les moyens. Il évoque la réforme commencée de l'enseignement supérieur et les espérances qu'elle permet (p 15)

 
* Les 5 parcours de profs précaires 

« ... l’an dernier (1880), des professeurs licenciés, délégués dans les lycées à Paris pour y enseigner l’histoire dans les basses classes, ont suivi des conférences préparatoires a l’agrégation faites à la Faculté des lettres de Paris. Nous nous sommes enquis de leur passé et nous avons copie de cet interrogatoire. Cinq avaient passé la trentaine. 

Voici le curriculum vitae de M. A : trente-trois ans; a été maître répétiteur à Valenciennes, Amiens, Paris, jusqu’à l’âge de vingt-huit ans ; ensuite, professeur de grammaire au collège d’Orange, pendant deux ans ; a demandé, sur le conseil du recteur d’Aix, une chaire d’histoire, qu’on lui a donnée à Lunéville ; s’est présenté deux fois à l’agrégation, sans avoir eu le moyen de s’y préparer. ; a échoué. 

M B a trente ans : il a débuté à dix-huit ans ; successivement aspirant-répétiteur à Troyes, à Reims ; maître auxiliaire à Nancy où il a préparé sa licence ès lettres; devenu licencié, a été nommé professeur de seconde à Epinal ; aurait bien voulu être professeur d’histoire ; a, pendant quatre années. attendu une chaire d’histoire; enfin. professeur d’histoire à Commercy et à Compiègne ; s’est préparé à l’agrégation, sans secours; a échoué.

M. C. a trente-deux ans ; il a débuté à vingt ans et est resté cinq ans maître d’études; il désirait enseigner la grammaire, mais on lui a donné une chaire d’histoire qu’il a gardée sept ans ; s’est préparé à l’agrégation de grammaire, sans aucun secours; a échoué ; s’est préparé à l’agrégation d’histoire, sans secours encore; a échoué.

M. D. a trente-quatre ans; il est resté maître d’études pendant quatre ans ; licencié, il aurait voulu enseigner l’histoire; a été professeur de quatrième pendant quatre ans à Guéret ; puis de philosophie et de rhétorique à Saint-Flour. sur réquisition du recteur, qui avait besoin d’un philosophe y est resté trois ans, la pénurie de philosophes persistant; a obtenu enfin la chaire d’histoire du collège de Saintes; s’est préparé à l’agrégation toujours sans secours ni succès.

M. E. a été cinq ans maître d’études, six ans maître élémentaire. Sans oser demander une chaire d’histoire, parce que le professeur d’histoire, ne donnant pas de leçons particulières, est plus pauvre que ses collègues.

Ainsi, de ces cinq jeunes gens. un est devenu professeur d’histoire sur un conseil donné en passant par son recteur; un second est demeuré longtemps professeur de grammaire, quand il voulait être professeur d’histoire; un troisième a été professeur d’histoire quand il voulait être professeur de grammaire; un quatrième a été. plusieurs années durant, philosophe malgré lui; le cinquième a craint de mourir de faim.

Tous les cinq ont un grand mérite : entrés dans l’enseignement public par goût ou par nécessité, ils ne se sont pas endormis ; ils ont conquis le grade de licencié ès lettres après beaucoup d’efforts; puis ils ont affronté le difficile concours de l’agrégation d’histoire, et les premiers échecs ne les ont pas découragés. Quand ils auront enfin touché le but, leurs cheveux grisonneront ».

Ernest Lavisse, L’enseignement historique en Sorbonne et l’éducation nationale, Leçon d’ouverture au cours d’histoire du moyen âge, à la Faculté des Lettres de Paris en décembre 1881 - Extrait de la Revue des Deux Mondes livraison du 15 février 1882

Version texte (à corriger) au format word : http://clioweb.free.fr/textes/gallica/lavisse-1881.doc

- Pierre Nora, Ernest Lavisse, « l'instituteur national »Les Lieux de mémoire, La République, Pédagogie, quarto 1
- Dans Les Collections de L'Histoire n° 44 - 07/2009
Ernest Lavisse, « l'instituteur national », Olivier Loubes
La république a-t-elle besoin de grands hommes ? 
Maurice Agulhon (04/2001 | n°242) 

lavisse

Ernest Lavisse (1842-1922) - source : Académie française
 

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source : Gallica :
ftp://ftp.bnf.fr/007/N0070769_PDF_1_-1DM.pdf

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k707699/f3.image.r=.langFR

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k707699/f73.texte.swf

 
 

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06 mars 2011

Une date de péremption ?


Courrier international, n° 1061, 03.03.2011 consacre un dossier aux données personnelles
à partir de deux articles publiés en Allemagne.

DONNÉES PERSONELLES - Internet doit-il se souvenir de tout ?
Les moteurs de recherche gardent la trace de nos moindres faits et gestes en ligne. 
Steffen Heuer pointe les dangers de cette mémoire numérique totale. http://www.brandeins.de/archiv/

CONTREPOINT - Le web a la mémoire qui flanche
Pas d'inquiétude, rétorque Kai Bierman (Die Zeit) : Liens brisés, archives fermées, serveurs éteints : il est faux de dire que l'oubli numérique n'existe pas. 
http://www.zeit.de/digital/datenschutz/2010-10/delete-internet-vergessen
http://community.zeit.de/user/kai-biermann


Internet est un outil exceptionnel et difficilement contournable.
Essayez d'écrire sans pouvoir vérifier rapidement une référence ou le sens d'un terme.


Appliqué aux données personnelles, le bilan est moins brillant : ainsi, Sleaze detector permet de payer et 
« d'accéder par Iphone aux tweets d'une vague connaissance, à ses antécédents judiciaires éventuels, à la surface habitable de son logement » 

« Nagère, la réputation reposait sur de petits cercles de relation, qui apprenaient certaines choses dont ils ne gardaient en mémoire que des bribes inscrites le plus souvent dans un contexte. Avec les ragots numériques, un simple lien mécanique peut rapprocher deux infos sans relation, et donner à des faits insignifiants ou prescrits sortis de leur contexte une importance désastreuse ».

On peut mettre en cause la technique ou l'amoralisme de nos sociétés.

Le problème vient moins de la technique que des publicitaires et des commerciaux peu scrupuleux qui cherchent à faire du fric à partir de la vente de ces données personnelles. 
(tapez votre nom dans Google...).

.
Passons sur ce type de lamentations dans une forme de brutalisation consentie  (cf le brouillage entre sphère privée et vie en public) pour nous arrêter sur les solutions envisagées par les deux journalistes.

- L'appel à l'éthique dans la recherche d'informations est possible, mais elle paraît bien illusoire.

- Pour se faire oublier ? Changez de nom suggérait Eric Schmidt, l'ex-patron de Google !

- On peut aussi payer (cher) d'autres commerciaux pour gérer sa réputation : faire supprimer 500 points de données compromettantes pour éviter de se retrouver face à 5000 qq mois plus tard. 

- Pour Jonathan Zittrain, on devrait pouvoir porter plainte pour diffamation sur Internet. Il suggère un nettoyage par le vide à 18 ans, ou la possibilité de déclarer sa réputation en faillite.

- Tadayoshi Kohno se sert de l'amnésie numérique : à une date choisie, un cryptage périme les données.

« Introduire un grain de sable dans l'engrenage numérique n'est pas une chose aisée », car cela va à l'encontre de nos pratiques culturelles, de la paresse technique et de l'intérêt des marchands

 

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05 mars 2011

L’information low cost


3 sources différentes pour une même réalité : comment faire du fric sur le web en mettant en ligne du contenu low cost développé à la va-vite par des précaires payés au lance pierres
.


Automates de l'information
Le Monde diplomatique 03/2011 publie les bonnes feuilles du dernier ouvrage d'Ignacio Ramonet, L'Explosion du journalisme, paru aux éditions Galilée.
http://www.monde-diplomatique.fr/2011/03/RAMONET/20221

http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=3333.
Les pages 11 à 15 sont en ligne au format pdf sur le site de l'éditeur )

« ...l'ensemble de l’écosystème médiatique est dynamité par les impacts successifs de la révolution numérique et du prodigieux développement des réseaux sociaux. [...]

Mais le passage de l’ère des médias de masse à celle de la masse des médias ne se fait pas sans dégâts. Établis au cours d’un siècle et demi de domination médiatique, les repères théoriques et les références pratiques du journalisme se révèlent, soudain, inadaptés.
Le journalisme survivra-t-il ? »

« Sur internet, 20 à 25 % de l'information consommée (sic) provient des médias traditionnels, 60 à 65 % des recherches et environ 15 % des contenus partagés via les réseaux sociaux. »

A côté de Google News et de Yahoo ! Actualités, que les internautes peuvent configurer en fonction de leurs centres d'intérêts, des entreprises tentent d'imposer le modèle de l'usine à infos (rebaptisées par les marketeurs et par les Echos  « fermes à contenus » ), couplée avec la publicité également à bas prix.
L'une d'elle affirme vouloir « mettre en balance ce que veulent savoir les internautes et ce que les annonceurs sont prêts à payer pour apparaître à côté de ces sujets »... Au second trimestre 2010, ses pigistes ont produit en moyenne chaque jour près de 6000 articles ou vidéos ... et peuvent toucher 10 $ pour un article et 20 $ pour une vidéo. Un magazine canadien ne paie pas de piges à ses collaborateurs free-lance. Il ne leur verse que des revenus publicitaires...

Dans une économie du clic, ces sites de contenus low cost recherchent surtout l'audience pour vendre avant tout de la publicité.

- Ramonet cite un article de Nicolas Rauline, Les fermes de contenus se lancent à l'assaut du marché français, Les Echos, 21/12/2011


-
Le géant nettoie son moteur - Libération 02/03/2011

Pour contourner le contenu produit au kilomètre par des entreprises avides de rentrées publicitaires, Google a modifié son algorithme de recherches. En service aux Etats-Unis seulement, ce correctif «dégrade le classement des sites peu qualitatifs et valorise ceux qui fournissent un contenu original».
http://www.liberation.fr/medias/01012323090-le-geant-nettoie-son-moteur 


Ajouter à ces trois sources la brève de Libération (04/03/2011) : Précaires : « Le Monde » s’écharpe
«... Dans la rédaction du Monde.fr, explique Nabil Wakim, délégué syndical du Monde interactif, la moitié des employés sont des précaires structurels, c’est-à-dire qu’ils occupent des emplois à plein temps, sous forme de stages, de piges ou de CDD.» Julia, 40 ans, pigiste au Monde, renchérit : «Il y a aussi les avantages auxquels on n’a pas droit, comme la mutuelle, les RTT, etc. Il y a de grosses inégalités au sein de la rédaction ».
http://www.liberation.fr/medias/01012323516-precaires-le-monde-s-echarpe
.

precarite 
source : Arrêt sur images 24/02/2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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04 mars 2011

Louis Renault à Berlin en 1939


renault_1939
Louis Renault présente un prototype à Hitler et Göring à Berlin en 1938
(en réalité au salon de l'auto de février 1939 selon Annie Lacroix-Riz ) - source
Le Populaire, 15/01/2011

- La photo figurait depuis 1999 dans l'exposition permanente au Centre de la Mémoire à Oradour. Les héritiers de Louis Renault ont demandé le retrait de cette photo. « Jamais, disent-ils, Louis Renault n'a collaboré ». Le TGI leur a donné tort, mais la Cour d'appel de Limoges a inversé la décision.

Le Centre de la Mémoire d'Oradour-sur-Glane condamné,
l'article de Laurent Bonilla dans Le Populaire du 15 janvier 2011

Le Monde Magazine du 8 janvier 2011 a consacré 5 pages au sujet.

- Censure d’une exposition au Centre de la mémoire d’Oradour
Le communiqué de la LDH (03/03/2011)
http://www.ldh-france.org/Censure-d-une-exposition-au-Centre


Ne cherchez pas la photo sur Altavista, Bing, Exalead...
Mais sur Google images, taper Louis Renault 1939

La photo est reprise par plusieurs blogs

- dont le Comité Valmy (Michel Certano ?) dans un article de
Annie Lacroix-Riz, Louis Renault et la fabrication de chars pour la Wehrmacht

« Les représentants de la justice d’aujourd’hui doivent admettre qu’ils ne sont pas habilités à dire ou décréter l’histoire ni à interdire aux historiens de la faire et aux associations de résistance de la diffuser. »
http://www.comite-valmy.org/spip.php?article1194


- le blog socio13
http://socio13.files.wordpress.com/2011/02/renault-htiler.jpg

- PCF Saint Quentin, http://pcfsaintquentin.unblog.fr/files/2011/02/louisrenaulthitler.jpg
http://pcfsaintquentin.unblog.fr/2011/02/26/

 

« Louis Renault was arrested under charges of industrial collaboration with Nazi Germany outside Paris on September 22, 1944 … He died on October 24, 1944, four weeks after his incarceration »
http://en.wikipedia.org/wiki/Louis_Renault_(industrialist)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Renault_(industriel)

 

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