« Nous voulons une université enfin rouverte et vivante ! »

Il faut accélérer le déconfinement des universités
et faire porter les efforts sur le rétablissement de l’enseignement en présentiel,
affirment quatre enseignantes-chercheures,
dans une tribune signée par plus de 700 universitaires.
Le Monde 22.06.2020
https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/06/22/nous-voulons-une-universite-enfin-rouverte-et-vivante_6043732_3232.html 

 


Tribune. Depuis la mi-mai 2020, un déconfinement a lieu progressivement dans nombre de lieux publics en France. Les écoles maternelles et élémentaires ont rouvert depuis le 18 mai, les lieux de culte depuis le 24 mai et les collèges et certains lycées depuis le 4 juin dans les zones vertes, puis partout en France. Le 22 juin, tous les élèves doivent retourner vers les écoles et les collèges.

Partout, on se réhabitue à travailler et à reprendre des échanges sociaux, en tenant compte de la présence persistante du virus. En contraste avec ce tableau, l’université sera-t-elle la seule des structures publiques en France à rester en grande partie fermée, notamment aux étudiantes et aux étudiants. Sera-t-elle le seul établissement mis en sommeil, sans que cela ne heurte ni la société ni l’Etat ?

Au rebours de ce choix, nous proposons d’accélérer la timide reprise de l’université et de lui insuffler de la vie à nouveau, dans le respect, évidemment, des règles sanitaires. Ce serait faire fi des besoins criants des étudiants et des chercheurs que de leur maintenir les établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche fermés. Permettre aux étudiantes et aux étudiants, après deux mois d’isolement dû au confinement de retrouver des espaces propices au travail et aux sociabilités est un enjeu majeur.

Autoriser les étudiants à rentrer à l’université !

La réouverture des bibliothèques et des centres de documentation, pour un fonctionnement restreint au mode guichet, a été communiquée sans annonce préalable le 2 juin. C’est une modeste avancée car les locaux restent fermés aux étudiants. Certes, l’année avance, mais il faut aller plus loin : il faut autoriser les étudiants à rentrer à l’université ! Autoriser les réunions entre étudiants et enseignants dans leur lieu de travail, particulièrement pour le suivi des travaux de recherche. Il faut rouvrir des bureaux, des lieux de lecture, de discussion pour des échanges en petits groupes, en respectant les gestes barrières.

L’accès aux laboratoires est non seulement indispensable, pour les doctorants — pour lesquels il semble acté — mais aussi pour les étudiants de master. Si rouvrir les écoles a été considéré comme possible pour des enfants (certes, avec de nombreuses difficultés), comment cela ne le serait-il pas pour des étudiants, adultes majeurs ?

Cela ne peut se faire, bien évidemment, qu’en accord avec les personnels concernés par ces réouvertures et sous le contrôle du comité social et économique (CSE) [nouvelle instance depuis le 1er janvier 2020 du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT)]. Une ouverture ne sera en effet sereine que si elle respecte la santé et la sécurité des personnels, des étudiants et de toutes celles et de tous ceux qui fréquentent ces lieux.

Une dégradation majeure des conditions d’études

Nous souhaitons affirmer la place essentielle de l’université dans la vie de la nation, au même titre que certains lieux de production de biens et de services (commerces, lieux et spectacles touristiques, lieux de culte depuis le 20 juin, casinos et salles de sport) qui ont été autorisés, eux, à reprendre leur activité. Réinvestir progressivement nos lieux de travail nous permettra d’intégrer les comportements visant à nous protéger d’un virus avec lequel nous allons devoir apprendre à vivre, et de démontrer qu’il sera possible de travailler « en présentiel » à la rentrée.

Selon l’évolution de la situation sanitaire, la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, Frédérique Vidal, envisage des mesures très strictes pour la rentrée des universités. L’enseignement à distance ou en « présentiel hybride » nous serait imposé : il faudrait diviser par quatre les cohortes accueillies dans les amphis et par deux dans les travaux dirigés.

Nous ne pouvons nous résigner à recevoir les étudiants dans ces conditions pédagogiques, où les interactions avec leurs enseignants seraient possibles seulement une semaine par mois pour les grandes cohortes. Ces propositions d’aménagement correspondent à une dégradation majeure des conditions d’études – mais aussi des conditions de travail des enseignants et enseignants-chercheurs.

Un horizon possible et indispensable à une véritable reprise !

Outre, les difficultés économiques engendrées par la nécessité d’avoir un équipement numérique et un accès efficace au réseau, terribles seraient les conséquences pour des étudiants largement laissés à eux-mêmes devant un écran intermittent ou un téléphone peu lisible, coupés d’une sociabilité qui permet de donner de l’énergie de travail, grâce à un environnement psychique et intellectuel favorable.

C’est pourquoi, dans le cas d’une rentrée sous contrainte sanitaire, nous refusons cette solution consistant à ne permettre la fréquentation du cours magistral qu’une semaine par mois, le reste étant organisé « en distanciel ». Nous proposons de mettre en place des groupes supplémentaires afin que chacun puisse accéder aux cours. Cela signifie bien sûr des moyens supplémentaires immédiats pour l’enseignement supérieur et la recherche. Un plan spécifique, pour faire face à la situation que nous traversons actuellement, sera seul à la hauteur des enjeux et des besoins.

Des créations de postes sont réclamées depuis longtemps par la communauté des bibliothécaires, ingénieurs, administratifs et personnels de la santé et du social (BIATSS) et des enseignants-chercheurs. Et cette année, avec plus d’acuité encore, l’accueil des étudiants nécessite, dans l’urgence, des postes d’attachés temporaires d’enseignement et de recherche (ATER). Les jeunes docteurs et doctorants sont des centaines dans l’attente d’un poste. Bien sûr, ce sont des postes de titulaires qu’il nous faut, mais dans l’immédiat, la demande d’ATER nous semble un horizon possible et indispensable à une véritable reprise !

Appel à l’Etat

Des locaux, aussi, devront être trouvés pour que, dès que le seuil d’accueil sanitaire est atteint, le cours ou le TD puisse être répété par l’enseignant ou un collègue, sur place ou dans un lieu supplémentaire.

C’est à l’Etat désormais que nous faisons appel ! Un fonds destiné à la reprise universitaire après Covid doit être lancé : il s’agit d’abord d’une véritable dotation d’urgence, avant un plan à plus long terme.

Il faut donner la capacité aux établissements de proposer une ouverture saine et efficace (recrutements d’ATER, de BIATSS, accès à des locaux nouveaux), dès maintenant et en prévision de la rentrée de septembre ! Nous voulons que l’université soit enfin rouverte et vivante. Pour cela, il faut enfin décider de déconfiner !


Initiatrices de ce texte et premiers signataires :
Béatrice Bloch, professeure de littérature française contemporaine à l’Université de Poitiers ;
Mathilde Carrive, maîtresse de conférences en histoire de l’art et archéologie antiques à l’Université de Poitiers ;
Anne Jollet, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’université de Poitiers ;
Hélène Stevens, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Poitiers.


La version du 25 mai de cette tribune
et la liste complète des signataires
https://hebdo.framapad.org/p/9gwc-28c8nrhw0x


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