Les faux semblants de la professionnalisation !

-    658 enseignant.e.s et chercheur.e.s en histoire et en géographie
dénoncent la nouvelle réforme de la formation des professeurs et des concours de recrutement (13.12.2019)
http://www.liberation.fr/debats/2019/12/10/formation-des-enseignants-les-faux-semblants-de-la-professionnalisation_1768132

 

Les nouvelles dispositions connues de la réforme Blanquer de la formation des enseignant.e.s prévue pour la rentrée 2020 radicalisent la ligne suivie par le ministère de l’Éducation Nationale depuis plusieurs années : au nom de la « professionnalisation » c’est une nouvelle étape dans la dégradation des conditions d’études, dans la précarisation des étudiant.e.s engagé.e.s dans les masters MEEF et dans la mise à l’écart de toute la dimension de réflexivité critique de la formation qui est annoncée ainsi qu’un affaiblissement sans précédent de la dimension disciplinaire des épreuves.


En effet les étudiant.e.s de ces masters devront préparer un master, assurer en deuxième année un stage en alternance en responsabilité avec un statut de contractuel.le.s et passer le concours de recrutement. Autant dire que le ministère prépare son vivier de contractuel.le.s pour tenter de suppléer aux restrictions de moyens en utilisant des étudiant.e.s précarisé.e.s pour faire classe. À l’inverse du « stage » prévu par la réforme en deuxième année de master (et donc avant de passer le concours), nous restons persuadés qu’une professionnalisation efficace ne peut avoir lieu que dans le cadre d’une véritable formation en alternance comprenant, après le concours, une année d’enseignement en responsabilité, avec décharge significative pour dégager un temps de formation continuée, reposant sur une pratique de classe encadrée et réflexive.

Les préconisations de la réforme, adoptées sans réelle concertation avec les acteurs de la formation, prévoient de nouvelles épreuves pour les concours qui aggravent le recul de la place des connaissances disciplinaires et des possibilités de développer la réflexion sur les disciplines et leur enseignement, déjà à l’œuvre dans les précédentes réformes. C’est l’incantation rituelle au « professionnel » ainsi que l’instrumentalisation de la pédagogie considérée comme un ensemble de recettes techniques transmises par la hiérarchie et qu’il suffirait d’appliquer qui servent ici de justifications.


Engagé.e.s dans la formation des futur.e.s professeur.e.s, enseignant.e.s, chercheur.e.s, nous savons bien qu’enseigner est un métier qui s’apprend. Qui s’apprend, mais comment ? C’est là où rien ne va plus à notre sens. Le ministre entend réformer les épreuves des concours de recrutement en référence notamment à des compétences censées être « professionnalisantes », mais on ne laisse plus de temps aux étudiant.e.s pour s’initier aux débats qui traversent leur discipline, pour ce qui nous concerne plus particulièrement l’histoire et la géographie, pour réfléchir au pourquoi de leur enseignement et aux spécificités des didactiques disciplinaires et pour mieux prendre la mesure de leur futur rôle social. Les textes publiés prévoient une seule épreuve dite « académique » sur les « connaissances disciplinaires », une épreuve écrite et une à l’oral sur les mises en œuvre « pédagogiques » et enfin une épreuve orale type « entretien d’embauche » définie comme telle : « Une épreuve orale d’entretien sur la motivation du candidat et sa connaissance de l’environnement et des enjeux du service public de l’éducation, sa capacité à incarner et verbaliser les valeurs de la République et à se positionner en fonctionnaire. L’oral d'entretien doit permettre au candidat de faire valoir son parcours, mais aussi de valoriser ses travaux de recherche ». Ainsi, avec la réforme proposée, l’actuelle épreuve orale du CAPES, dite d’Analyse de situation professionnelle (ASP), dont l’ambition est de réfléchir aux notions et aux connaissances que l’on transmet dans notre discipline au travers d’un exposé qui articule les dimensions pédagogique, historiographique et épistémologique est vouée à disparaître.

En outre, un tel abandon d’une démarche réflexive sur le contenu de la discipline historique entérine la mise à l’écart des universités dans la formation des enseignant.e.s. Nous refusons l’opposition démagogique entre ce qui serait « l’académique » (entendez la maîtrise des connaissances que l’enseignant.e doit transmettre) et le « pédagogique/professionnel ». Les enseignant.e.s ont besoin de maîtriser ce qu’ils vont enseigner, tout le monde en convient, mais plus encore peut-être, ils ont besoin de réflexion, de prise de distance, de regard critique sur ce qu’ils vont enseigner. N’est-ce pas précisément ce que les responsables de cette réforme redoutent ? La fixation récurrente sur les préoccupations d’éducation comportementale et de transmission de valeurs politiques et morales chères à la doxa ministérielle depuis plusieurs années se révèlent plus que jamais sans fard.


En histoire et en géographie, qui sont nos domaines de compétences, cette nécessaire réflexivité critique passe par des connaissances sur l’histoire de nos disciplines et sur leur épistémologie. Si nous prenons l’exemple du concours de recrutement pour le secondaire du CAPES d’histoire et de géographie, c’est l’équilibre entre maîtrise des connaissances et initiation professionnelle qui est définitivement rompu avec cette réforme.


Il s’agit d’une véritable régression intellectuelle qui tire un trait sur tout ce que le souci de réflexivité avait apporté à nos disciplines.
C’est une nouvelle étape dans la déqualification du métier d’enseignant. Exiger des étudiant-e-s en master de préparer un master, de s’initier à la recherche et de produire un mémoire, de faire un stage en alternance et enfin de passer un concours exigeant manifeste une méconnaissance inquiétante du « terrain ». Ce « terrain » qui est pourtant rituellement invoqué par les inspirateurs de cette réforme ! Mais ne s’agit-il pas alors d’une tromperie irresponsable pour nos étudiant.e.s ?

Avec un tel dispositif commandé par les exigences budgétaires et l’idéologie de la caporalisation verticale du monde enseignant, nous n’aurons qu’une mauvaise préparation disciplinaire, une « formation professionnelle » bâclée et une initiation à la recherche inexistante. Il est peut-être encore temps de redescendre du ciel enchanté de la professionnalisation-alibi en refusant cette nouvelle réforme qui est une véritable menace pour notre système de formation.


Appel lancé le 02 décembre 2019
Pour le signer :
appelformationenseignants@gmail.com

La liste complète des signataires est consultable sur le carnet :
https://histeurope.hypotheses.org

puis sera transmise au ministère.
Elle sera actualisée tous les deux jours.


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