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Je les grignote

Pourtant, les chefs militaires ne furent pas unanimes : French et Castelnau critiquaient ouvertement cette volonté de mener une offensive à tout prix. Ils savaient que bien des commandants d'armée pensaient comme eux, mais ils n'osaient pas s'opposer à la volonté du vainqueur de la Marne que séduisaient à cette date l'allant et l'optimisme de Foch, champion de l'offensive à tout prix, toujours confiant et sûr de vaincre.

Le général Fayolle a rendu compte d'une de ces discussions, à Saint-Pol, le 29 novembre 1914 : « jamais je n'ai entendu autant de bêtises... Attaquez, attaquer, c'est bien vite dit. Autant vaudrait renverser à coups de poing un mur en pierre de taille (...), la seule façon de réussir à leurs yeux, c'est de faire tuer du monde ».

Pour justifier ces attaques répétées et cette éternelle confiance, Joffre expliquait : « Je les grignote. Mais, selon Liddell Hart, un critique militaire anglais, ces tentatives n'étaient pas plus effectives que le grignotement d'un coffre-fort d'acier par une souris. Mais les dents qui s'y usaient étaient les forces vives de la France ».

En fait, conçues pour la défensive, les tranchées causèrent de lourdes pertes à l'assaillant. Elles brisèrent des attaques françaises lancées quelquefois à six contre un en Champagne et même à seize contre un, lors d'un assaut des Anglais, près de Lille. A la date du 7 avril, Poincaré notait dans Les Tranchées : « Les communiqués sont toujours d'une lugubre monotonie. Nous enlevons ou perdons une tranchée au Bois Brûlé, au Bois le Prêtre, sur les flancs de l'Hartmannswiller, et c'est tout, mais les hommes tombent et la mort poursuit impitoyablement son cuvre fatale ». Il en allait de même du communiqué allemand, qui, devant les attaques inlassables des Français et des Anglais, répétait chaque jour : « A l'ouest, rien de nouveau.

« Décidées à la fin de 1914, ces tentatives obéissaient à l'Instruction générale du 8 décembre. Celle-ci prévoyait que l'offensive revêtirait la forme de deux attaques principales. L'une partant d'Arras, en direction de Cambrai et de Douai; l'autre à l'est de Reims, en direction d'Attigny et de Rethel. Ce plan répondait à des nécessités géographiques que Henri Bidou a bien analysées : rejeter l'ennemi sur la base étroite des Ardennes, opérer ensuite sur les communications, ce qui peut se faire par une attaque sud-nord le long de la Meuse ou par une attaque en Lorraine ; le principal était apparu en août 1914 et ce fut la manœuvre de Foch en 1918,


Les illusions de l'année 1915: Artois-Champagne-Artois.

De décembre 1914 jusqu'à la bataille de Verdun, en février 1916, toutes ces tentatives échouèrent au prix de pertes effroyables. A chaque essai, se croyant fort de sa supériorité numérique et évaluant mal les aptitudes défensives de l'adversaire, le commandement allié se nourrissait de l'espoir d'une illusoire percée. Il est vrai que les contre-offensives de diversion opérées par les Allemands échouaient tout autant. Au bois de la Gruer comme aux Éparges, sur l'Argonne, les adversaires attaquèrent chacun leur tour, aussi vainement. Il en fut de même de l'assaut mené par les Allemands lors de la deuxième bataille d'Ypres, en avril, et illustré par la première utilisation des gaz. Cette bataille fit plus de cent mille victimes. Mais cette offensive n'était pas très ambitieuse. A l'inverse, celles que menèrent les Franco-Britanniques au printemps et surtout à l'automne entendaient déboucher sur la victoire. Chaque fois une raison inattendue les détrompa ».

A la fin de 1916, Joffre est promu maréchal et remercié.
La direction des opérations passa à d'autres chefs.

Marc Ferro, La Grande Guerre 1914-10918, 1ere édition Gallimard idées 1969, 2eme G, Folio, 1990