Annette Wieviorka, « L'enseignement de l'histoire en question », Études, 2012/11 Tome 417, p. 475-483
http://www.cairn.info/revue-etudes-2012-11-page-475.htm

L'analyse reprend et prolonge l'article Aux armes lycéens ! publié par L'Histoire en mars 2012

Extraits :
« Le cours d’histoire devrait être l’occasion de se dégager de l’air du temps, de réfléchir, d’analyser, de tenter de comprendre, de prendre la mesure du temps en prenant soin de la chronologie qui le structure. La conception qui se dégage des programmes de 2011 est au contraire une conception doloriste d’une histoire
tentant à faire communier les adolescents dans la souffrance du passé ... »

« On peut traiter de la Grande Guerre sans évoquer Pétain ou Clémenceau, sans parler de l’Alsace et de la Lorraine, et sans expliquer le patriotisme ou le nationalisme. La psychologie règne en maître. Les hommes sont « traumatisés » comme le sont les sociétés. Il n’est pas question de la révolution bolchevique, ni d’ailleurs du traité de Versailles. Rien ne permet de comprendre le monde qui naît de cette guerre, sinon que tout le monde a beaucoup souffert ».
« La Seconde Guerre mondiale suit la première, sans transition. Sa particularité est d’être un « degré supplémentaire dans la guerre totale »...

« L’usage de la notion de « guerre totale » est devenu l’étalon de mesure de l’importance d’une guerre... Dans une concurrence des conflits comme il existe une concurrence des victimes, chaque chercheur proclame « sa » guerre totale. De la Seconde Guerre mondiale à celle de 14-18, nous sommes remontés à la guerre de Sécession, puis à la campagne napoléonienne de Russie. Nous attendons que les antiquisants revisitent les guerres du Péloponnèse ou la guerre des Gaules pour en faire les premières « guerres totales ». Cette notion met entre parenthèse le politique ».
« Le terme « d’anéantissement », lui non plus, ne va pas de soi. Et pour cause. Il englobe toutes les victimes, les combattants comme les victimes des bombardements... »

« Les nouveaux programmes laissent penser que c’est la « folie des hommes » qui cause des génocides. Avec un tel présupposé, enseigner l’histoire reviendrait à extirper le mal présent en chacun de nous en communiant avec les souffrances des hommes du passé. À cette aune, toutes les souffrances de toutes les guerres se valent. C’est la défaite de la pensée, de la volonté de comprendre, de l’intelligence ».

« Les auteurs de manuels ont bien perçu la difficulté de décrire des guerres sans chronologie et sans contexte... »

Cette dérive est mise en relation avec les injonctions politiques : lire la dernière de Guy Môquet, confier à un élève de CM2 la mémoire d'un enfant victime de la Shoah, 11 novembre célébration des soldats morts dans toutes les guerres, Histoire de France réduite à l'identité nationale avec une Maison installée dans les locaux des Archives nationales ...

« Nous écrivons ce texte alors que François Hollande vient d’être élu président de la République. Parmi ses engagements figurent ceux de rétablir la formation des enseignants et de réintroduire l’enseignement de l’histoire en classe terminale scientifique. Pour le reste – les programmes d’histoire, les archives… – il est encore trop tôt pour savoir si une nouvelle politique sera mise en place. Mais nous souhaitons insister sur le fait qu’une politique en matière d’histoire forme un tout. C’est une politique de l’archive. C’est la liberté de la recherche et le respect des enseignants et des chercheurs. C’est un enseignement qui permet aux élèves de se situer dans le temps et de savoir de quelle histoire est fait le monde dans lequel ils vivent ».


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