Patrice Flichy était l'invité de La suite dans les idées pour son ouvrage  Le sacre de l'amateur, Le Seuil, 2010. http://www.seuil.com/fiche-ouvrage.php?EAN=9782021031447
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L'ouvrage semble prendre le contre-pied du livre d'Andrew Keen, The Cult of the Amateur, How Today’s Internet is Killing our Culture ( ** cf en fin de billet )

- La question de la définition de l'amateur est intéressante (à comparer avec l'expert, le spécialiste accrédité ; à l'origine, l'expert, c'est celui qui a acquis une vraie compétence par la pratique, à qui on reconnaît la capacité de dire).
Un ex récent en histoire : Paul Veyne, l'historien du monde romain, vient de publier un ouvrage sur la peinture italienne. Au risque de froisser certains spécialistes en histoire de l'art ?

2 éléments de réponse :
. La passion, le plaisir intellectuel et social qui génère des pratiques culturelles qui débouche sur des compétences (sans parfois de certification par un diplôme, ni de salaire lié à cette passion - autre pb du web)...
. Les amateurs disposent aujourd'hui d'outils très performants, qui n'exigent pas un long apprentissage scolaire. Page 90 : Le but des amateurs, ce n'est pas la création artistique en elle-même, ni des découvertes scientifiques révolutionnaires mais un enrichissement de la culture populaire, une démocratisation des compétences.

Internet permet de travailler individuellement ou de participer à distance à des projets collectifs, sans les contraintes habituelles (horaires, proximité) ; de plus, on peut décider de faire un bout de chemin et de se retirer à tout moment... (cf l'exemple des logiciels libres)

- « La montée en puissance des amateurs peut être profondément déstabilisante pour les spécialistes »  écrit P Flichy dans sa conclusion. Ainsi, dans Wikipedia, un titre universitaire ne suffit pas à clore une discussion, et le spécialiste doit accepter d'expliquer, de dialoguer, de convaincre... En 2005, les éditorialistes dominants n'ont pas bien vécu la contestation de leur soutien unanime au TCE. Dans de nombreux domaines, des blogueurs peuvent souligner les failles de la mise en spectacle de la réalité sociale et politique (cf Maître Eolas pour la justice). Mais faut-il confondre recherche et vulgarisation, diffusion des connaissances et ficelles rhétoriques utilisées par les idéologues qui cherchent à décribiliser les scientifiques pour mieux placer leur camelote ?

PF rappelle qu'internet s'est développé en dehors des groupes de télécoms et en dehors des groupes de médias (de leurs informations mises en spectacle et vendues à un public de masse). Ces groupes essaient aujourd'hui de prendre le contrôle d'un support qui a échappé pendant 40 ans à leur logique commerciale et descendante.
( Est-ce la fin de la neutralité du Net ? Pour PF, le danger est réel pour la vidéo,   du fait des enjeux financiers et de la taille des fichiers ; moins pour l'écrit, sauf si les moteurs de recherche passent totalement sous le contrôle des marchands et des publicitaires ).

Conclusion, page 91 : « Malgré ses imperfections, la société des amateurs... permet à un grand nombre de cultiver ses passions, accroitre les connaissances et ouvrir de nouveaux champs à la démocratie. L'amateur n'est donc ni un intrus, ni un succédané de l'expert ; il est l'acteur grâce auquel notre société devient plus démocratique et plus respectueuse de chacun ».

- 2 désaccords :
. 9e minute : seln la question de Sylvain Bourmeau, l'école aurait du mal avec tous les supports modernes, elle ne à commenter des images de TV, à décoder un JT, alors qu'elle serait dans son élément avec un texte grec...
L'école passe bcp de temps à analyser et mettre en contexte la communication des médias. Les nostalgiques des humanités lui font parfois le reproche de passer trop de temps avec les images et la vidéo.

. Une vision sans doute trop optimiste : selon Flichy, « Internet corrige Internet ». « Le débat et l'argumentation seraient les meilleures armes contre la médiocrité et la mauvaise foi » (face aux cléricaux ou aux extrémistes des tea parties, est-ce vraiment les meilleures armes ?)

- ** Rappel :
Le décodage d'Andrew Keen par Francis Pisani dans L'alchimie des multitudes (p 128-130)
http://alchimie-des-multitudes.atelier.fr/pdf/extrait5.pdf

« La lecture du livre est implacable : au nom de l’ordre moral et des valeurs traditionnelles du business bien-pensant, Keen démolit sans preuves et sans imagination ce qui se joue d’intéressant dans l’univers du web ».

« À l’entendre, nous sommes menacés par une « dictature des idiots » dans laquelle « le professionnel est remplacé par l’amateur [...] le professeur de Harvard par la populace analphabète ». Et comme tout cela est gratuit, la valeur intellectuelle ne peut, selon lui qu’en être nulle ».

« Il s’en prend à tout ce qui est susceptible de faire peur dans le Mid-West (qui vote républicain), dans le Sud croyant et, d’une façon plus générale, aux bien-pensants du monde d’hier ».