- Seize mille nouveaux professeurs font leur rentrée sans formation pédagogique.
Luc Cedelle, Le Monde

« Lauréats des concours 2010, ils sont 16 000 à passer directement de la formation académique, c'est-à-dire des connaissances disciplinaires nécessaires pour se présenter aux concours, à une classe. Le sas que représentait jusqu'à présent l'année d'alternance a été supprimé par la réforme de la formation des enseignants, lancée en 2008 par Xavier Darcos, alors ministre de l'éducation, et finalisée par son successeur, Luc Chatel, à partir de juin 2009. En dehors du cercle étroit de ses initiateurs, cette réforme ne trouve pas de défenseurs ».

Luc Cedelle voit deux prétextes à cette démolition de la formation en alternance :
. un calcul financier à très courte vue : récupérer d’un seul coup 16 000 postes d'enseignants
. une visée idéologique : en finir avec les IUFM vus comme les temples d’une éducation supposée laxiste.

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- Les proviseurs s’inquiètent pour les nouveaux profs écrit de son côté Véronique Soulé dans Libération

Les professeurs débutants vont être envoyés au casse-pipe. Ces jeunes professeurs auront tout à découvrir : le métier d'enseignant, des services complets (18 heures au lieu de 6), des programmes chamboulés en classe de seconde et en première, des classes surchargées, des groupes de travail de moins en moins fréquents (DHG oblige), des paquets de copie à corriger le soir et les week-end... le tout sans avoir jamais appris leur métier.

« Cette réforme est menée dans des conditions catastrophiques » - traduire cette entreprise de démolition est menée de main de maître - : improvisation et incertitudes dans l’organisation des concours, disparités dans l’accueil des futurs profs : dans certaines académies, 18 heures avec des plages de formation sur leur temps libre, dans d’autres 15 heures de cours et 3 heures de formation (le MEN dit 1/3 du temps, alors que la formation par alternance occupait près des 1/3 du temps la première année ), d’autres encore une formation de quelques semaines avant de prendre leur service à la Toussaint. Les « plus chanceux » ont eu droit à 2 jours de pré-rentrée (baptisés kit de survie). « dans l'année, ces enseignants débutants, moins préparés que leurs prédécesseurs, seront remplacés par des étudiants... » ajoute Luc Cedelle.

A noter que cette démolition a totalement désorganisé le mouvement des mutations, la suppression des postes s'ajoutant à l'affectation des stagiaires 18 h pour fermer la porte à ceux qui espéraient enfin disposer de postes stables, dans des équipes disposant de la durée.

- Même Le Figaro se soucie : « On n'a jamais appris à tenir une classe »
« Pas facile de préparer sa rentrée avec un calendrier si serré: diplômée depuis le 8 juillet, elle n'a connu son établissement d'affectation que le 20 août. Ce sera un collège de Seine-Saint-Denis… À partir de jeudi, Marie-Line se retrouvera 16 heures par semaine face à trois classes d'une trentaine d'élèves, seule ».

« Pour relever ce défi, la jeune enseignante n'aura en effet reçu en tout et pour tout que deux jours de formation pédagogique, cette semaine. Un DVD édité par le ministère de l'Éducation nationale, « la classe côté professeur », est également à sa disposition, ainsi qu'un site Internet qui présente des vidéos sur «le premier cours de l'année» ou «la gestion de l'autorité» ».
( «  Faire grêve (sic) et tenir les pancartes dans les défilés de rues… faire l'amour , qui le lui a appris ? »
Toute la subtilité du raisonnement de certains lecteurs du Figaro… :-):-)

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- La démolition des iufm et de la formation en alternance, une mesure imaginée par un agrégé de lettres classiques, est révélatrice d'un projet politique clair :
. La droite y voit un moyen de combattre des profs qu'elle juge trop orientés à gauche ;
. La démolition lui évitait de repenser l'ensemble de la formation. Devant l'importance des protestations, elle tente de vendre à la presse et à l'opinion un soi-disant « compagnonnage » ( référence aux corporations d'avant 1789 ?? ). La drh de chatel met en avant un droit théorique à la formation, mais c'est sur le temps de vacance et pour préparer une seconde carrière après 40 ans !!!  Allègre a fait des émules...
. Les thatchériens veulent balayer les valeurs humanistes, et leur subsister le credo de l'entreprise (la privatisation intégrale, la concurrence hypothétique). Des officines privées essaient de faire commerce des dégâts opérés par cette politique.
. Le métier d'enseignant est un métier qui s'apprend : les deux générations précédentes l'ont démontré et prouvé. Nier cette réalité fondamentale, c'est donner l'impression de vouloir convoquer un don naturel imaginaire. On naît peut-être en commercial et en spécialiste de marketing ; mais que donnerait demain la même politique de négation et de démolition appliquée à la formation de votre chirurgien ?

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Ces enjeux ont été longuement suivis dans cette revue de presse depuis 2008. Professeurs et étudiants ont mené un combat déterminé contre cette politique, en animant plusieurs coordinations. Plusieurs syndicats ont manqué de vigueur dans leurs réactions, face à des mesures qui n'avaient pas d'effet immédiat. Certains semblent se réveiller aujourd'hui, alors qu'il est bien tard.

Les professeurs expérimentés contestent cette politique : beaucoup ont refusé la fonction de tuteur (et la carotte brandie avec). Nul doute qu'en salle des profs et en privé, ils ne laisseront pas tomber les débutants. D'autant qu'ils ont pu mesurer tout le chemin parcouru pour la formation professionnelle depuis 1958.
Le pouvoir actuel semble vouloir renvoyer la société au temps des 400 coups (Truffaut) et à celui de la précarisation généralisée des maîtres auxilaires. Revenir à 1955, est-ce le projet politique de la droite madeliniste ?
Bon courage néanmoins à tous les jeunes professeurs qui vont démarrer dans le métier dans de telles conditions de travail ...

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- 03/09/2010 :  16 000 profs sans formation professionnelle, c'est Le couac de la rentrée Chatel 2010 selon Ouest-France
où Chaunu dessine le saut dans le grand bain
« Coïncidence ? Ces 16 000 stagiaires arrivent opportunément alors que partent 16 000 enseignants retraités et non remplacés ».


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Chaunu, Ouest-France, 03/09/2010