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Yves Modéran (1955-2010)
http://aphgcaen.free.fr/ym/yvesmoderan.htm

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L’hommage lu par Françoise Ruzé :
( version en pdf sans pub )

Mon cher Yves,

Depuis que tu nous as quittés avec une brutalité qui ne te caractérisait vraiment pas, je m’interroge : pourquoi sommes nous si nombreux à nous sentir profondément malheureux avec l’impression que nous n’en émergerons jamais ? Pourquoi les éloges que les uns et les autres prononcent n’ont pas ce parfum de convenu si fréquent en ces circonstances ? Pourtant nous connaissions bien tes faiblesses, tes lapins ou ta conviction d’être le plus débordé de travail qui soit, alors même que nous t’enviions en sachant que Satie, ta femme, se souciait de t’éviter les tâches qui auraient pris sur ton travail et tes lectures. Mais aujourd’hui, nous aimerions tant pouvoir encore en plaisanter avec toi.

Alors pourquoi ?
Tes étudiants ont donné une partie de la réponse, dans le Forum Passion-Histoire entre autres : éblouis par ta capacité à leur transmettre ton intérêt passionné pour tout sujet d’histoire et à rendre intelligible le problème le plus complexe, ils rêvent d’être capables un jour d’enseigner à ta manière.
Je cite l’un d’entre eux :
« Avec lui les sujets les plus ardus, ou a priori moins intéressants, devenaient soudain passionnants, parce qu'il savait les interroger. Sa pensée éclairait les sources les plus obscures, nous le suivions dans ses raisonnements, fluides et élégants, son regard pétillant ne nous lâchait pas, et au final nous avions l'impression d'avoir résolu l'énigme avec lui, d'être devenu plus intelligent... alors qu'il avait été bien sûr le seul à parler. »

Ils ont aussi perçu la qualité exceptionnelle de tes travaux de recherches, je cite encore :  « Comme chercheur aussi, il avait une manière d'utiliser les sources, de raisonner sur des problèmes, de les résoudre avec une facilité déconcertante, qui nous faisait dire : « mais mon Dieu, c'était évident ! Comment personne n'y a-t-il songé plus tôt ? » Il va sans dire que cela n'avait que l'apparence de l'évidence et de la facilité, comme lorsqu'on écoute une mélodie écrite par un grand compositeur. »
Ils étaient si fascinés qu’ils vont même jusqu’à te reprocher d’être parti sans avoir publié plus que tu ne l’as fait. Au vu de l’importance de ta bibliographie, on s’interroge sur le bien fondé de ce reproche ; et s’il est vrai que tu laisses peu de livres, il faut tout de même dire : quels maîtres-livres ! Alors, c’est, en définitive, un hommage qu’ils te rendent : en ces temps où l’on voudrait juger les chercheurs sur la quantité, tu maintenais le choix de la qualité, merci à toi.

Tu avais hésité entre l’histoire de la seconde guerre mondiale, qui est restée une de tes passions, et l’histoire romaine, mais ta thèse sur les Maures a fait de toi un spécialiste de l’Afrique romaine et le travail que tu as laissé sur les Vandales prolonge ces travaux vers le Moyen Âge ; tu nous en avais donné un avant-goût lors de conférences ou dans de nombreux articles et nous comptons tous sur Claude Briant-Ponsart pour mener à bien sa publication. De nombreux chercheurs d’Afrique du Nord, tout particulièrement des Tunisiens, ont trouvé en toi un ami de leur pays et de son histoire, un maître susceptible de les aider, de les guider avec attention, érudition et intelligence.

Mais toutes ces qualités ne suffiraient pas à donner aux étudiants l’impression d’être « orphelins » ni à expliquer la profonde tristesse et le désarroi de tes collègues et amis. « Homme de cœur et de conviction » est-il écrit dans Le Monde dans le message de l’Université. Toujours on pouvait discuter avec toi et être écouté, parce que tu étais d’une profonde gentillesse, mais aussi parce que tu savais apaiser les inquiétudes et même les angoisses des autres, étudiants ou collègues ; à croire que tu les absorbais en toi pour mieux les atténuer, pour les autres mais pas pour toi.

Tu n’aimais pas les conflits et tu savais faire ce qu’il fallait pour les surmonter et les désamorcer. Ce qui ne t’empêchait pas de les affronter quand tu sentais que tes convictions étaient en jeu ou que l’Université était menacée, celle que tu aimais, fondée sur la qualité de l’enseignement et la liberté de la recherche ; tu viens d’en donner une preuve dans ton combat apparemment sans succès pour un CAPES qui respecterait la formation historique des futurs enseignants. C’est pour toutes ces raisons que l’on était prêt à te confier des tâches délicates qui supposaient à la fois le respect mutuel, la fermeté dans la poursuite de l’objectif et l’art de la conciliation, sans jamais faire perdre la face à tes contradicteurs – un respect humain que tu avais sans doute appris de Satie.

Il y aurait encore beaucoup à dire, mais ce serait sans fin. Nous allons vivre encore longtemps en découvrant sans cesse que c’est fini, tu n’es plus là, nous ne pouvons plus te solliciter ni t’entendre. Combien de fois allons-nous nous dire, en tentant de poursuivre tes combats : « tiens, il faut qu’on en parle à Yves, il va savoir ».

Tu auras beau rester très présent, notre chagrin est immense et rejoint celui de ta famille.

Françoise Ruzé, Pierre Sineux, Catherine Bustany et Dominique Toulorge

Yves Modéran (1955-2010) : http://aphgcaen.free.fr/ym/yvesmoderan.htm

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